Mélange des langues

Hier soir à Dunkerque, repas de l'association Blootland.
Moments magiques entre autres: un joueur d'harmonica dont je ne connais pas encore le nom, Edmonde Vanhille et Joël Devos chantant Jacques Brel ou des titres du cd
Op ze vlaams, et très impressionnant, Jacques Yvart interprétant Brassens en esperanto, Pauvre Martin devenant Povra Marteno.
Et dire que je ne comprends ni l'esperanto, ni le flamand, ni la musique...

Là-bas

Mimique pascale

. . . . . . . . . . . . . . . .


Peintures de l'an 2000:
acrylique sur papier
collé sur bois.
3 versions
successives
71,5 x 56 cm
- en réalité
les 3 sont
de la même
taille et de
couleurs
similaires
à la photo
ci-contre.

Peinture disponible sur place
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Painting available on location
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Elle a souri

Elle a souri et s’est assise
Mais quand elle a relevé la tête
Ce n’était plus elle
D’où sortait-elle ces lunettes

Au deux elle a réapparu
Puis disparu dans la nature
Dans le béton qui se reforme
Sur comme de la littérature

Heureusement que ça s’espace
Comme ci comme ça
Les comètes les jours

Où se remettre à croire

C’est bientôt plus besoin
De barrer la fenêtre

J'ai horreur des camions

J’ai horreur des camions. Quand je les vois l’un derrière l’autre sur l’autoroute je me dis qu’il aurait mieux valu la doubler par une voie ferrée et charger sur un train le conteneurs standardisés de notre modernité, à charge pour les poids lourds routiers de les dispatcher aux gares. Trop logique. Je n’ai jamais aimé avoir une auto et j’en ai encore une. Je ne reprends le train que depuis peu parce qu’il convient à mon activité du moment et l’auto sert encore localement.

Ce mardi c’est justement en auto que nous rentrons à la maison. Chaque fois que possible je rentre par le côté de la ville que la campagne jouxte encore. Une route étroite et un peu tortueuse longeant la voie ferrée et nous offrant encore les dernières pâtures verdoyantes et les derniers bas-côtés non aménagés, on ferme les yeux sur les horreurs occasionnelles, je parle moins des décharges domestiques déplacées que des haies cisaillées à bon marché par une machine aveugle offrant en réduction le spectacle écœurant des déforestations sauvages : branches arrachées ouvertes comme les membres humains après les bombes ou la bataille.

A l’abord de la ville, je dépasse en ralentissant un gros semi-remorque curieusement stationné avant l’entrée du parc d’entreprises et regardant dans le rétroviseur, je vois que le chauffeur me fait signe. Je ralentis et m’arrête devant. Il descend une liasse de papiers à la main. Il ne parle pas : ne connaît ni français ni anglais. Me montre un plan sorti d’une imprimante avec un trajet repassé au feutre entre le village voisin et le port. Les autres papiers sont en caractères cyrilliques et j’ai bien du mal à y trouver une adresse dans notre écriture : une société de transport de palettes, Z.I. des Dunes.

On décide de le guider. Me rends d’abord compte que je dois penser camion : il ne peut pas passer partout. Ensuite je réalise que je dois rouler à sa vitesse : il est loin de rivaliser avec la plupart des monstres qui se précipitent sur la rocade. Arrivés à destination de l’autre côté de la ville, on s’arrête et je pense qu’il va falloir chercher le bon numéro, mais il a ressorti ses papiers, plutôt consterné et me dit "firma !". Je les lui prends et découvre qu’à l’endroit où il mettait le pouce se trouve une autre adresse locale, en fait l’adresse de livraison, en fait le village d'où l'on vient. Il n’y a plus qu’à revenir au point de départ et trouver le hangar de stockage où il doit en fait se rendre. A l’entrée du village je lui propose, par signes, de monter dans la voiture pour chercher l’adresse et il m’a alors montré sa plaque d’immatriculation avec 'UA' et dit, je crois, qu’il était ukrainien. Nous n'étions pas loin de la bonne destination et quand je l’ai enfin ramené à son camion, il m’a, comme on dit, chaleureusement serré la main. Je suppose que je l’avais aidé, même en me trompant d’abord.

Regagnant enfin la maison, nous voyons une voiture tout juste stationnée devant. Deux femmes en descendent et en sortent de ces sacs à roulettes qui servent à faire les courses. L’une d’elle a déjà préparé le gros paquet de publicités qu’elle s’apprête à déposer chez nous et je me propose de les lui prendre, lui évitant ainsi d’avoir à traverser la rue. Merci, bonne journée.

J’ai horreur des publicités. Elles ne sont plus légitimes et ont tout envahi : rues, routes, radio, télévision, magazines, Internet, intimité et boîtes aux lettres. Est-ce que je peux en vouloir aux esclaves ? Est-ce que je peux les en accuser et ne plus leur parler ?

Moi je dis bonjour

Moi je dis bonjour. Moi je n’ai aucun problème, avec les élèves. Moi tu sais pas ce que j’ai trouvé. Moi je moi je. Moi je sais pas. Jamais su.
Dans le train moi je choisis quand je peux une des places des banquettes vis-à-vis. Casanier claustrophobe, est-ce d’être né à la campagne, besoin d’espace et d’ouverture qui ailleurs me rapprochera des portes et des fenêtres. Quitte ici à courir le risque que quelqu’un d’autre s’assoie là aussi : désir et crainte toujours mêlés. Plaisir parfois de ne pas se sentir repoussant. Hasards du voyage local. Étudiante chinoise ayant commencé à parler je ne sais plus comment. Jeune fille s’assurant qu’elle arrive bien à la gare voulue. Jeune homme d’aujourd’hui me demandant poliment si la place est libre, puis journaux gratuits et écouteurs aux oreilles, aussi actif que moi, chacun à sa façon. Mormon me demandant en anglais si je suis belge. Je reconstruis un peu, pour la forme.
Ce matin donc, moi assis là côté fenêtre et le train redémarrant de Saint-Omer ou Hazebrouck, un passager corpulent, qui doit avoir dans les trente ou quarante ans, s’assoit en face côté couloir. Il me dit bonjour et je lui fais sans doute une réponse inaudible, inutilement accompagnée d’un sourire non moins imperceptible, puis me replonge dans mon quant-à-moi pour ensuite relever la tête. Alors que je considère le visage barbu et rond du voyageur, me demandant si ce n’est pas quelqu’un que je j’ai côtoyé il y a quelques années, il me redit bonjour, et au moment où je lui réponds plus haut, il explicite aussitôt : Moi je dis bonjour !
Comme si un rideau tombait, je me retranche et me retrouve plongé dans le passé, ce temps des fautes et des menaces, des châtiments et des accusations. Toujours là, simplement atténué par le calque du présent, relégué au second plan par la politique personnelle, par les angles arrondis du progrès forcé.
Depuis l’enfance, la rencontre inopinée de personnes connues m’a parfois posé problème : impossible parfois de simplement leur dire bonjour. Cela tient à un sentiment refoulé, diraient les psychologues. Infériorité, culpabilité, agressivité, haine, jalousie, peur ou colère, allez savoir. Le fait est là. Réapparaît à l’occasion. Tellement manifeste et spontané que pratiquement irrattrapable. Il y a bien l’excuse de n’avoir pas reconnu, et si on est le premier à savoir le mensonge, on peut aussi être le seul : ça peut servir. Inversement, l’impossibilité de se reprendre aboutit à des situations stupidement bloquées ou aggravées de fait. Quelques affaires sont encore en cours.
Pour ce qui est des inconnus, la relation n’a guère été meilleure. Une sorte d’enfermement sécuritaire a été le cadre dans lequel j’ai été élevé, et quelque chose en moi ne s’y est pas opposé. Ajoutons-y l’intégration ancienne du principe selon lequel le bon élève ne parlait pas : on n’obtient rien d’intéressant. Enfant, les vraies fêtes ont souvent été des occasions où des personnes étrangères avaient été admises dans l’enceinte familiale, ou plus rares les sorties ayant permis d’en rencontrer. Plus tard, certains contacts banals avec autrui ont parfois abouti à des malentendus parce que vécus comme extraordinaires.
Maintenant, il se trouve qu’une sorte de résignation et d’abandon des enjeux imaginaires produit la plupart du temps la condition nécessaire au dialogue quotidien, en fait une sorte de distance qui permet de rencontrer l’autre sans trop souffrir. Je ne dirai pas que je suis guéri mais que j’ai (si je n’avais pas horreur de cette expression culturelle, je dirais : quelque part) tant soit peu renoncé, et que bon gré mal gré, je joue de plus en plus souvent le personnage attendu, à qui on sourit et qui répond. Je me demande pourquoi j’ai si longtemps vécu muré.
Je ne dis pas que je suis devenu extraverti, loin de là, mais disponible à l’occasion. Dans ce train, mon attitude n’était pas différente de celle de la plupart des gens et la réponse en titre m’a pris au dépourvu, enclenchant des interrogations automatiques qui m’ont malgré tout perturbé. J’ai sorti de quoi lire, puis du travail écrit, sans pouvoir toutefois réintégrer le flux du temps sans importance. Lille approchait et le cauchemar aurait été : Au revoir ! Moi je dis au revoir !
En attendant, j’ai regardé comme d’habitude par la fenêtre : le paysage est un journal. Toujours pareil, toujours renouvelé. Champs et maisons à nouveau visibles au sortir de l’hiver. Chantiers de la grande agglomération. Arrivée dans un instant...
- On se demande pourquoi ils ajoutent d’autres blocs !
- La ville n’aime pas les trous, il faut boucher tous les espaces…
- Bonne journée !
- Bonne journée à vous aussi !

Arrangement du jour













carte postale,

découpe &
coupures,
effets numériques

Philip K. Dick : Publicité


Vous êtes sujet aux odeurs de transpiration?
Ubik déodorant, spray ou stick,
vous évitera tout inconvénient,
et grâce à lui dorénavant
vous n'aurez plus peur d'aller en société.
Sans danger si l'on se conforme au mode d'emploi
dans un programme rigoureux
d'hygiène corporelle.
(en exergue au chapitre 10 de Ubik,
J'ai lu 1975 p. 146,
traduction d'Alain Dorémieux)

Le texte original date de 1969. Question: si la deuxième phrase nous est familière, cela prouve-t-il que les auteurs de science-fiction sont-ils visionnaires ou bien est-ce que les communicants retardataires nous ont coincés dans un monde figé?

Terminus?











Envoi de DoDo
Signe de piste

Tu te retrouves ici

Tu te retrouves ici comme si tu avais depuis longtemps déjà marché sur l'eau et que tu n'avais pas prévu que ton ponton de bric et de broc te mènerait au large et qu'il ne te serait pas possible de faire machine arrière, et quand bien même tes épaves montées en épingle, quand bien même tes étalages de brocante finissante se désolidariseraient… Tu voulais dire cesseraient de coller ensemble, de participer par la magie d'on ne sait quel liant à la solidité homogène et étanche d'une hypothétique construction portuaire, voire au lancement d'une barque battant pavillon consacrant enfin ta libération : là n'est pas la question. N'attends rien d'un nouveau naufrage. Les choses sont là et te regardent.

Miroir, mon beau miroir

Une de mes contributions au projet des élèves du collège Maxime Deyts de Bailleul.

La Zoeterwoudsesingel

La Zoeterwoudsesingel ne comportait pas d'un côté des maisons au numéro pair et de l'autre des maisons au numéro impair, mais une seule rangée à numérotation continue : 70,71, 72. De l'autre côté de la rue, le long de cette ancienne douve au tracé en zigzag* qui était à présent un canal, on avait aménagé une sorte de parc tout en longueur où se dressaient d'énormes saules pleureurs.
Willem Frederik Hermans, La chambre noire de Damoclès
( Gallimard 2006, p. 114)

* Projet d'art postal en cours : merci d'y participer. Envois reçus : ici.

Marcel Béalu : L'av. impersonnelle (2)

LE BOCAL
Impossible de lire avec ce poisson dans son bocal! Sans cesse mes regards revenaient vers lui, lumineux et mouvant, seule parcelle de vie peuplant ma solitude. A force de fixer des yeux le globe de verre, il me semblait que son hôte en traversait la transparence pour nager dans la chambre et me narguer de ses ondoiements dorés. Un jour, excédé, je brisai le bocal. Il y eut par terre un scintillement pareil à un jet d'étincelles. Pour être sûr de ma vengeance, je ramassai le petit animal et, une dernière fois, il frétilla dans ma main. Alors, à ma grande satisfaction, dès qu'il fut immobile, je n'eus plus entre les doigts qu'un objet glacé qui était une clef d'or. La clef!... Dans un éclair, je venais de comprendre. Sortant de ma chambre comme un fou, je traversai la ville et j'entrai, à l'aide de cette clef, dans la maison au seuil hier encore interdit, la maison de ma bien-aimée. Elle m'attendait, mille fois différente et mille fois plus belle que je ne l'avais vue dans mes rêves. Entre mes bras, ses tortillements me rappelèrent, une seconde, les derniers sursauts du poisson doré. Mais déjà elle m'enveloppait de la caresse des rivières. Et comme je parvenais au paroxysme de la volupté, les murs autour de moi prirent l'éclat du cristal, tandis qu'un froid mortel se répandait par tout mon corps et que je sentais, horrifié, ma chair se couvrir d'écailles.
(L'aventure impersonnelle, Marabout 1966, page 207 et 208)

Entre la clef d'or des contes traditionnels et l'Axolotl de Julio Cortázar, une transformation à la M.C. Escher
(1) est ici

Marcel Béalu : L'aventure impersonnelle...

LA GALOPADE DES OMBRES

Où sommes-nous? Au Petit Capharnaüm lit-on sur le linteau. De loin en loin, courte clarté sur la nuque, un œil lumineux pend du plafond. Au commandement craché par un haut-parleur invisible: En avant, stop! en avant, stop! la foule nue se presse, anonyme troupeau où nul ne saurait reconnaître un visage. Prends place dans ses rangs, moribond prêt à céder pour n'importe quel prix ton mauvais quart d'heure. La marée humaine remplit les galeries en une galopade effrénée d'ombres claires. Depuis longtemps elle se serait dissoute aux tournants si ne l'augmentait de nouvelles unités surgies de mystérieux couloirs. Au long des des murs de faïence, tragique est la solitude de ces hâves silhouettes avant que s'ouvre pour les engloutir la cohorte informe condamnée au commun diktat: En avant, stop! en avant, stop! Chairs sèches claquant avec des détonations de linge mouillé, sauterelles empêtrées de miel qu'un ultime ressort fait bondir - vite, toujours plus vite - tels en la grouillante pauvreté du limon vous voici, flammes blondes, corps élus! Ivoires meurtris ombrés de poils, trois fois éclaboussés de nuit. Les petits cerveaux moteurs fonctionnent toujours au sommet, tournoyantes toupies que maintient en mouvement le fouet glacial de la peur. Montez! Descendez! Au trot! Au galop! En avant, stop! en avant, stop! Troupe honteuse soudain disparue comme aspirée, resurgissant pour s'entasser dans les wagons ferraillant d'un chemin de fer de cauchemar, en ressortir de plus en plus affolée, osciller un instant, s'élancer, puis brusquement freinée s'élever immobile comme au creux d'une paume gigantesque qui la lancera vers de nouveaux couloirs, de nouveaux escaliers. Vite, toujours plus vite. au commandement mécanique une lueur apparaît dans le regard de ces damnés, reflet sans doute de l'infime chaleur qui réside encore dans leur cervelle avec la conscience du temps et du lieu. Mais rapidement retombe cette clarté dernière. Un sang de plus en plus épais frappe à l'intérieur des poitrines, halètement qui se confond à la multiple succion des pieds nus sur la pierre, en un chuintement pareil à un souffle de bête. Ce lèchement comme sourdant du sol monte, s'éloigne, revient, rauque et impératif, enflant jusqu'à s'identifier au murmure automatique jailli des parois de la nuit : En avant, stop! en avant, stop! Je ne me demande plus si persiste hors de moi, loin de ce tourbillon qui m'emporte, résidu terrestre, clameur d'espoir, la prescience de quelque chose qui ressemblerait à ce qu'hier encore j'appelais indépendance. Empilé avec les autres dans le plateau de la balance, j'attends l'heure de la justice sans toge et sans lorgnon, la justice à face de béton. Fidibus, qui êtes-vous? Vous n'êtes pas Fidibus, vous n'êtes pas représentant! Qui êtes-vous? Dans cette nuit grouillant de corps violacés, noircis, dans cette mêlée de nègres nus sur laquelle souffle le vent, inutile de te draper de blanc pour jouer à l'existence, de simuler l'important dans les plis d'un linceul. Tu n'es pas plus que ceux dont la peau noire se confond aux ténèbres. Un à un seront balayés ces lambeaux auxquels s'agrippent encore avec dignité des membres invisibles.

(tiré, pages 73 à 75, du premier texte du recueil, daté 1945-1949)








Marcel Béalu :
L'AVENTURE IMPERSONNELLE
et autres contes fantastiques

Bibliothèque Marabout Géant
66/N° 38

Les dernières extrémités

Allez raconte, fais un effort! Tu cours après la saison finie alors que ce jour-là les choses sont on ne peut pas plus simples : tout d'un coup en pleine vie ce petit décalage, ce survol soudain de l'instant présent, cette assurance hautaine et suffisante de l'auteur à succès. Tu viens juste de tenir un nouvel épisode de ton roman intime. Tu as toi-même joué la scène et le titre du film est un néon à toute épreuve. Il n'y a plus qu'à écrire l'histoire.
Mais c'est là que le temps se gâte. Là que le temps reprend son cours, reprend l'esclave trop rêveur, rembarque roulottes et baraques. Que reste-t-il de l'événement à recopier, du chapitre déjà écrit, du poème de l'instant présent? Le passé immédiat ratatiné derrière il ne te reste qu'à falsifier ta monnaie de singe, qu'à décréter d'actualité les mots jetés sur le cahier du soir, qu'à fabriquer en connaissance de cause ce faux en écriture. Dépêche-toi l'hiver arrive, on veut dire le mental : perturbations sur l'autoroute nerveuse et épuisement des âmes, quand toi tu traînes devant l'horizon rapproché, regardant retardant le moment de dire comme si vraiment tu jouissais des préambules. Comme si tu avais la flemme ou la peur, de figurer.
Le problème n'est pas de trouver ses mots, mais de trouver lesquels changer. Pour commencer jour de défaite ce jour-là. Une nouvelle du front a bouleversé le monde du planton de réserve. Planètes et étoiles ne sont plus celles qu'il croit, voici qu'il doit refaire la cartographie du ciel, avec plutôt envie de se laisser tomber de se laisser aller aux attractions terrestres, de couper le contact du réacteur individuel. Justement heureusement requis réquisitionné au titre de taxi, voilà le quidam passé au pays voisin, lieu incertain et sûr, tout à la fois familier et inattendu. Les corvées finies il sort faire trois courses à la supérette de proximité, symptomatiquement ainsi : pareille et différente. Ce qu'il lui faut pour continuer.
Deux jeunes femmes officient aux caisses, dont l'une d'elles déjà vue au voyage précédent, qui lui fait signe de passer chez elle. Il paie comme toujours en argent dit liquide, regarnissant régulièrement portefeuille et porte-monnaie. Ce dernier intéresse : Je vois que vous en avez, si vous pouviez me payer avec vos petites pièces rouges, ça m'arrangerait bien. La transaction achevée il constate qu'il lui en reste encore et il les lui propose en échange d'une jaune. Cela fait visiblement grand plaisir, comme une faveur accordée, c'est gentil à vous.
C'est au moment suivant que le magasin autour passe au second plan : les clients qui attendent décolorés par l'interposition d'un papier calque, le temps anesthésié comme le temps de changer les piles ou d'opérer à mots couverts, la bande-son en panne. Dans le train en suspens se produit en effet un échange imprévu : le touriste précédemment dépité maintenant détenteur d'un trésor inappréciable offert dans sa paume ouverte, les doigts de la caissière trop longuement perçus y font comme de l'eau fraîche, comme cadeau contre cadeau.
Quand le film redémarre, le malade imaginaire encore abasourdi passe en revue les diagnostics possibles. Interprète-t-il à son idée des convenances étrangères infinitésimalement différentes, un contact inexistant ici et normal là? A-t-il été lui-même anormalement sensible à une présence de l'autre? A-t-il passé un court instant dans ce qui serait la commune expérience qui lui échappe depuis toujours? A-t-il halluciné tout seul rêvé éveillé dormi debout? Attache-t-il trop d'importance à des choses sans valeur, du genre nuage ou arc-en-ciel, buée et givre, accessoires accessoires?
Il reste des phrases inutilisées. Pardonnez-leur. Elles se rendent pas compte. Je n'est qu'un chien.