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Quand une revue...

...n'a - malheureusement - pas trop vieilli:

Lu un article de Luce Giard qui commence ainsi, page 967

PUISSANCE omniprésente, magicienne admirée ou crainte, la science, dit l'opinion commune, a envahi la terre. raccourci qui englobe la mathématique et la physique, paradigmes d'excellence, les sciences naturelles et le cortège des sciences humaines qui s'essoufflent à leur suite, mais désigne en fait l'ensemble des modifications induites dans nos sociétés par la Sainte-Alliance science-technique-industrie. Non plus un savoir pur, aristocratique, une contemplation amoureuse de la vérité, mais une science technicisée qui régente un gigantesque procès de production rationalisé et industrialisé. Oiseleur qui nous lie à la glu de nos illusions. Interminable prolifération de savoirs et d'objets où se dévoie le désir de vérité, où s'oblitère le rêve de bonheur, où s'abandonne l'espace de liberté. Cohérence vengeresse qui impose ses parcours obligés.
Pris dans le réseau  des sollicitations de l'avoir et des sollicitations complices de la Grande Organisation, soumis aux mille ruses d’un contrôle social toujours plus insidieux, l'homme s'installe et s'enkyste dans la niche que lui offre une techonature sans cesse perfectionnée. Déjà la mémoire d'un ordinateur engrange toutes les données qui le concernent et spécifient son identité, sa santé ou son passé judiciaire. Terrifiante promesse d'une cité-labyrinthe, distendue aux dimensions de la terre, encombrée d'ordures, où vacille le pas de l'homme. est-ce cela la science? Quel maléfice nous a égarés si loin du jardin de nos espérances?

Petite suite

Lu avant-hier ou hier et retrouvé sur un journal en ligne que les bons dormeurs bénéficient d'une maîtrise de soi qui échappe aux autres, à ceux que le manque de sommeil condamne à être le jouet de leurs pulsions et autres compulsions, parmi lesquelles cette tendance à accumuler les choses où je n'ai pas eu de mal à me reconnaître. Ce genre  d'information fonctionnant il est vrai comme les horoscopes, tout le monde peut s'y retrouver, mais ayant entrepris de me débarrasser des livres que j'ai amassés, je me rends compte à quel point j'ai approché la manie, et ne suis pas sûr d'arriver à m'en défaire.

L'étude en question évoque aussi la difficulté à prendre des décisions. Pour ma part, je trie mes livres en plusieurs catégories : ceux à recycler, ceux à donner, ceux que j'essaie de revendre et ceux que je garde - même si cette bibliothèque personnelle m'apparaît elle aussi démesurée et déjà promise à un tri ultérieur (ou la manière de ne jamais en finir).

Hier après-midi, comme j'examinais ainsi un livre édité par Robert Morel dont je n'avais même pas lu le titre, et que je l'avais ouvert au hasard pages 146 et 147, ce que j'ai pu y lire m'a beaucoup surpris :

Le syndicalisme paysan n'a pas fait attention quand l'industrialisation lui a fait la loi. Il n'a pas tiré profit de la connaissance panique, originelle. Il a tenu pour négligeables les franchises relatives qui tenaient lieu de liberté. Il a demandé le libre-arbitre mais il ne l'a pas obtenu.
Il y a dans le monde une grande dispute entre l'ordre et la liberté. Mais l'opposition entre ces deux termes n'est qu'une apparence. En réalité, les politiciens rivaux sont d'accord sur les moyens de discuter. Il n'y a pas entre eux de litige sur le libre-arbitre.
Autre chose est la vraie dualité du monde. La rivalité est posée entre les hommes et la terre; entre les humanismes fondés sur le libre-arbitre de la raison et ceux fondés sur l'arbitrage de la terre. D'une part se trouvent réunis tous les raisonnements même rivaux. De l'autre : les sanctions de la nature. D'une part les grands vœux des civilisations. de l'autre l'émergence de l'insolite, de la guerre, de la souffrance, de la mort.
Pourquoi se réjouir du libéralisme? Pourquoi se réjouir du socialisme? L'un et l'autre se servent de trop de misères oubliées.
Les nations ennemies ne sont pas contraires, elles se fâchent pour la possession d'un même bien par le moyen des armes. capitalisme et socialisme ne sont pas contraires, ils se poussent pour la possession des mêmes biens par le moyen de l'industrie.

Je suis alors allé à la première page et y ai lu l'incipit :

Puisque nous sommes ici, il faut tirer notre subsistance de ces lieux enclos sous l'horizon, et accomplir notre destin en ce cercle de plaine penchée vers les marais.

Autant dire tout de suite que je retrouvais là tout ce qui ne m'apparaît évident que depuis moins de dix ans, même si la lecture de Lanza del Vasto il y a beaucoup plus longtemps en avait déjà laissé  en moi comme la graine endormie.





Cet exemplaire de la deuxième édition de La vie simple de Jean Rivière est paru en 1970 et l'achevé d'imprimer de la première, qui date de l'année précédente, se termine ainsi : "...QUAND LES HOMMES COMMENÇAIENT À NE PLUS SAVOIR COMMENT ON PASSE DU PRINTEMPS À L'ÉTÉ, / EN 1969"

Livre à lire et garder, ou encore à donner.

Ce matin très tôt, écoutant France-Culture il m'a aussi plu de d'abord être conquis par une voix et une parole, et d'avoir su ensuite qui était l'invité : William Friedkin parlait de son film Sorcerer (Le convoi de la peur, 1977). Il expliquait notamment que cette (deuxième) adaptation du Salaire de la peur de Georges Arnaud était pour lui comme une métaphore du monde, où les hommes qui se haïssent les uns les autres n'ont en fait qu'une alternative : mourir ou vivre ensemble. Il s'exprimait en anglais, et chose rare, une traduction aussi respectueuse pour eux que pour les auditeurs permettait d'entendre alternativement et le locuteur anglophone et son interprète. Le réalisateur ajoutait - je traduis peut-être à ma façon - que le mal, que la guerre était aussi intérieure à l'homme, et que c'est à la vie de prendre le dessus.

Banalités, pourra-t-on me dire. Mais c'est ailleurs que j'entends des bavardages, que des gens parlent pour éviter de dire.

Étalage littéraire



Plath : Poems 1
Selected by Diane Wood Middlebtrook
Everyman's Library Pocket Poets
New York Toronto 1981

Joseph Pearce : Vaderland 2
meulenhof | manteau
Antwerpen Amsterdam 2008

Joseph Pearce : Terres de promesse Chronique familiale 3
Actes Sud
Arles 2009

Patrick Modiano : Remise de peine 4

Bernanos : Un mauvais rêve 5
Le Livre de Poche
1974

Daphné du Maurier : jeunesse perdue 6
Le Livre de Poche
1972

Plats et jaquettes, les couvertures de livre ici assemblées font penser aux tubes protecteurs que se construisent certains vers de bord de mer à l'aide de débris variés, ou bien encore, prises une par une, à une de ces coquilles que s'approprie le bernard-l'hermite. Si le lecteur ainsi animalisé est apparemment dépourvu d'une pince droite plus développé que la gauche, c'est sa main qui ressort pour un rien, qui écrit ou saisit.


1
Livre resté longtemps au même endroit. Le dictionnaire voisinant de moins en moins utilisé : cette anthologie ayant été établie dans l'ordre chronologique, je ne sais pas si c'est parce que l'anglais me revenait au fur et à mesure ou du fait que la langue employée était de plus en plus claire les années passant. Une relecture en approfondirait le beau et le terrible.
^
2
Patrie, un roman inoubliable sur les pères et les fils, sur les patries et sur l'histoire des juifs européens au cours des deux derniers siècles.
Dans Patrie, Joseph Pearce explore l'histoire d'une famille juive. Il essaie d'imaginer ce qui lui est arrivé à des moments cruciaux de son histoire. Cinq générations. Cinq lieux. Cinq moments charnières. La Belgique en 2008. Les États-Unis en 1956. L’Allemagne en 1917. La Prusse en 1870. La Pologne en 1829.
[…]
'Pearce est un maître chroniqueur. Il décrit avec verve ce qui cause le désarroi des gens : le progrès, le changement, l'évolution.' DE STANDAARD

(Traduction de la 4ème de couverture - sauf erreur.)
^
3 
J'écris ici sans fil - non sans brouillon :
Livre qu'on m'a prêté et que j'ai rendu. Journal de bord d'un voyage au long cours qu'a entrepris Joseph Pearce après avoir appris de son père l'histoire réelle de sa famille : histoire hors du commun mais pas hors de l'histoire, bien au contraire. Ou entre autres, comment sinon renouer du moins reconnaître des liens cisaillés par la guerre : à savoir rechercher les parents dispersés à la surface du globe. Et ce faisant à la fois rendre compte de la diversité des destins humains, tant dans leurs ressources que parfois leurs défauts, tout en poursuivant et affirmant son propre cheminement. Journal intime aussi, sans pourtant tenir à de quelconques dévoilements sensationnels, ni à aucune parade égocentrique : c'est au contraire la mise au jour et la constante remise à jour de l'interrogation personnelle. Car s'il vient à l'esprit l'idée d'une exploration généalogique, c'en serait une plus mentale que génétique, et dans laquelle le passé ne compte qu'à la mesure du présent, où l'auteur est amené à se comprendre comme une sorte de feuilleté (métaphore que je ne pense pas avoir inventée mais je ne sais plus d'où elle vient) qu'on peut ainsi analyser : juif, allemand, anglais, belge, flamand, catholique, athée (?) - en schématisant. Même si le livre se lit comme un roman, où les personnes rencontrées nous captivent tout autant que des personnages de fiction, c'est à ce titre qu'il est exemplaire, amenant chacun de nous à prendre en considération les fils, même moins nombreux, qui nous composent. Et cela d'autant plus aisément, étant donné son titre. S'il évoque évidemment la dénomination biblique de la Terre promise, il en articule et active autrement les termes. Il me semble que Joseph Pearce évoque à la fois la Terre entière et tous ses pays, et j'oserai même un autre rapprochement, la terre du laboureur de La Fontaine, une terre (au sens de champ) ici où là, dont les promesses ne se concrétisent que dans ce que les gens y font, qu'ils y soient nés ou qu'ils y soient allés. Sans oublier la vraie limite que constitue la guerre, ou le mal qui la cause.
^
4

Légende...

... de l'image postée ici il y a trois mois.

Fermé le livre, et faute d'article concernant Julien Sarrazin, on relit dans Wikipédia la biographie d'Albertine. Celui qui la recueille évadée de prison y est qualifié de « petit malfrat », de la même façon qu'elle sera, elle, appelée « prostituée » dans d'autres résumés. Raccourcis : accessoirement humains, anecdotiquement écrivains.
Auteur ici, Julien Sarrazin a au moins deux mérites. Tout d'abord, s'il explique de quelle façon son chemin s'est très tôt écarté du macadam des « gens honnêtes » (on pense à Brassens), ce n'est pas dans le but de se justifier, de se faire des années après l'avocat de sa propre cause. Ensuite, il ne s'agit pas non plus pour lui, et encore moins, d'accrocher une remorque littéraire à la notoriété temporaire de celle qui l'a un jour et malgré elle définitivement quitté.
Il parvient simplement (et la simplicité qui m'échappe si souvent ne peut provenir que d'un vrai travail ou d'une tournure profonde) à nous conduire dans ses propres traces, sans jamais y mêler quoique ce soit de l'aventure à deux dont la contrescarpe d'une forteresse pénitentiaire a marqué le début – sauf à en rappeler en fin la conclusion tragique.
De son enfance, il tient à nous faire comprendre, sans le formuler expressément, qu'elle n'a pas été marquée par un manque d'amour, mais que cet amour même prenait ou côtoyait parfois des formes violentes, tandis que manque et carences tenaient crûment au niveau matériel. Il nous montre aussi comment la guerre finissante a pu être dans son cas propice à brouiller les frontières légales. Certes non exempt à l'occasion de la violence basique héritée, son parcours de délinquant tient beaucoup plus des aventures des Pieds Nickelés que du crime de haute volée et il a très probablement plus payé que volé : il serait intéressant d'étudier son bilan délits et peines à la lumière des jurisprudences actuelles.
Qui plus est, si le quotidien décrit ou reflété ne coïncide en rien avec ce que voudrait dire l'expression « trente glorieuses » appliquée à cette époque, il se rapproche bel et bien de ce qui a pu nous marquer aussi. Du formica et des téléviseurs, des autos rutilantes et de l'eau chaude pour tous que tout le monde n'avait pas. Époque où le soleil n'apparaissait à d'aucuns qu'aux failles des enfermements, où la simple fugue d'un(e) mineur(e) suffisait à l'y conduire, quand ce n'était pas pour d'autres le cadre admis des formations sérieuses. Seuls des écrivains semblent avoir ainsi rendu ou du moins pris en compte quelque chose de la froideur et de la rudesse de ces années d'alors*, où auraient fait tache les laissés pour compte et les tombés du train.
Lire et écrire en ont fait surnager certains. Julien et son frère enfants vont malgré tout à l'école, y sont bons élèves, et la famille ne va pas contre. Albertine en maison de redressement obtient la mention bien à la première partie du baccalauréat. Incarcérée, elle le termine en prison. Emprisonné ailleurs, Julien travaille à l'imprimerie dont est doté son établissement pénitencier. Qu'il en profite pour démarrer à cet endroit le tunnel d'une évasion ratée est à la fois logique et symbolique.
Leur rencontre n'aura été que le début d'une corde dont éloignements et rapprochements ont tressé les fils et leurs livres comme la lumière d'une mèche trop brièvement incandescente. Tout buté qu'il était, la nuit et la fureur absurde auront raison de ce couple historiquement tragique et le silence une fois retombé, c'est de Victor Hugo que ces assassinés-nés recevront ici les derniers honneurs, à jamais médaillés misérables.

* Entre autres, et chacun à leur façon, Annie Ernaux, Patrick Modiano, Georges Pérec sapent bien  la vision économique consacrée.

Lu à l'instant...

... sur Le Figaro Culture, dans le discours prononcé à Stockholm par Patrick Modiano venu recevoir son prix Nobel:

Et puis j'appartiens à une génération où on ne laissait pas parler les enfants, sauf en certaines occasions assez rares et s'ils en demandaient la permission. Mais on ne les écoutait pas et bien souvent on leur coupait la parole. Voilà ce qui explique la difficulté d'élocution de certains d'entre nous, tantôt hésitante, tantôt trop rapide, comme s'ils craignaient à chaque instant d'être interrompus. D'où, sans doute, ce désir d'écrire qui m'a pris, comme beaucoup d'autres, au sortir de l'enfance. Vous espérez que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur.

C'est pour l'avoir vu à la télé, quand on a su que le prix lui avait été attribué, comme malheureux d'être ainsi jeté sous les lumières, que j'ai eu envie de le lire, alors qu'un préjugé me l'avait fait ranger dans la cohorte des écrivains simplement connus. Je viens de terminer Une jeunesse, tout bêtement admiratif.
Folio Gallimard, 2007

P.S. : (28 décembre 2014). Je remarque dans la liste qui suit ce texte, ouvrages "Du même auteur", EMMANUEL BERL, INTERROGATOIRE suivi de IL FAIT BEAU, ALLONS AU CIMETIÈRE. Interview, préface et postface de Patrick Modiano ("Témoins"). Rachel et autres grâces m'avait beaucoup plu et Regain au pays d'Auge m'avait aussi intéressé. Je ne sais plus si j'ai lu Sylvia. Je ne sais pas pourquoi cet écrivain issu d'un monde si différent du mien m'a ainsi touché. L'article Wikipédia qui lui est consacré m'explique pourquoi je n'ai jamais vu mentionner son nom dans les livres et périodiques que j'avais lus jusqu'ici : le passage trouble à Vichy, je suppose. Mais cela n'efface pas ce que j'ai ressenti dans son écriture et j'ai envie d'en savoir plus, de lire d'autres écrits de lui. Vu le temps qui reste, ce ne sûrement qu'au petit bonheur, au hasard des trouvailles.

Le silence...











... est retombé
(Julien † 1991,
Albertine 1967)

Le Livre de Poche, 1977



Suite ici 

Contes et légendes...

...de ma vie privée


Marie Laforêt
Stock 1981
Livre d'occasion acheté par curiosité, je l'ai lu avec grand plaisir, d'emblée surpris de découvrir que celle que ma mémoire affublait du titre de chanteuse de variétés a su aussi écrire, et d'une façon que j'aime, y mêlant humour et réserve, maîtrise de la langue et liberté du jeu. 
Ce recueil d'histoires courtes est précédé d'une Lettre à mon éditeur en forme de porte-clefs, allusion sans doute aux références reprises en quatrième de couverture par ledit éditeur, et à la vie privée du titre, mais même si j'étais plus sérieux et vraiment curieux, ce n'est pas le biographique que j'irais d'abord explorer ici. Il faut d'abord dire que les amateurs du genre seront grandement déçus, le privé y restant magnifiquement à sa place et les clefs aussi décoratives que les porte-clefs de la grande époque, tandis que les contes et légendes annoncés ne tiennent absolument pas de la publicité mensongère, d'où d'abord la lecture sans peine.
Si je voulais donc sérieusement faire mon critique, c'est autre chose que les rapports au vécu que j'irais démonter ou démontrer, à savoir quelque chose qui compense grandement le disparate de ces textes, qui à vrai dire peut déranger sur le coup : faire penser que des morceaux divers ont été rassemblés pour faire un livre. Même si c'est le cas, on se trouve agréablement confronté à une autre diversité que le contenu ou le genre, car ce qui surprend au passage de l'un à l'autre, c'est aussi une différence ténue mais nette, et certainement choisie, dans l'écriture elle-même : tonalité, style, fantaisie, peu importe, en tous cas une variation qui charme.
Mais je ne suis pas sérieux, et m'en tiens donc là. 

Pris...

...au filet

Regardé en DVD Invasion Los Angeles de John Carpenter, autrement dit They Live [- We sleep] (1988), mais pas réussi à le mettre en V.O., disque ou lecteur (déjà) trop vieux. Adaptation plus intéressante que géniale d'une nouvelle de Radell 'Ray' Faraday Nelson intitulée Eight o'clock in the morning (1963). 
Si le film date, il en transmet malgré tout la trame avec une certaine force. Dans le monde qu'il donne à voir, si les forces de l'ordre attaquent le bidonville où les travailleurs de chantier et autres gens de rien vivent heureux, c'est que de dangereux terroristes y parasitent la télévision officielle et ont aussi inventé des lunettes noires qui, loin d'augmenter la réalité en y ajoutant une couche, la débarrassent de ses couleurs criardes et des masques de beauté qui déguisent sa propagande, faisant apparaître la crudité de ses mots d'ordre et les visages de têtes de morts des maîtres et des esclaves. 
Le réalisateur fait passer la chose au compte d'une invasion plus ou moins extra-terrestre, mais ses images parlent malgré tout dans un autre sens :


Le texte original a été traduit en français par Michel Deutsch  et publié dans la revue Fiction (éditions Opta, n°125, 1964), sous le titre Les fascinateurs.
À cette occasion, je n'ai pas pu m'empêcher de repenser au spectacle donné le 28 février dernier à Loos-en-Gohelle par L'Église de la Très Sainte Consommation ou €T$C, et d’où j'ai ramené ce badge (de la taille d'une hostie): 
Après avoir un peu rapidement imaginé qu'ils avaient piqué l'idée dans le film ou la nouvelle, je pense que c'est moi qui découvre en retard des éléments culturels connus, et que je m'en sers moi-même ici.
Heureusement que la balade intertextuelle est tout sauf linéaire. C'est à dessein que je ne l'ai pas écrit d'emblée, mais j'ai appris en route que Ray Nelson était aussi l'auteur de The Last Days of Philip K. Dick. Une histoire courte qui mêle de façon extraordinaire humour et fantastique, sans manquer l'essentiel : ici dans le texte.

Fire Walk


*

Des livres que j'ai acquis, rares sont ceux dont je me suis vite débarrassé. Quelques uns m'ont déplu dès la première page, d'autres purement utilitaires avaient bien rendu service mais devenaient du coup inutiles.
Inutiles aussi tous ceux que j'ai lus pour d'autres raisons, et que j'ai conservés, les ayant aimés ou non ? Certains d'entre eux s'en iront peut-être aussi à l'occasion d'un dernier nettoyage, mais allégeance culturelle ou fétichisme, beaucoup feront comme un vieux vêtement qu'on garde sans le porter encore.
Des livres que j'ai commencés, certains gardent encore le marque-page quelconque resté glissé à l'endroit où je me suis arrêté il y a parfois des années, insuffisamment aimant, ou distrait, infidèle, par un nouvel arrivant. Tiendra-on un jour les promesses entrevues ? Ceux que j'ai fini de lire ne l'ont pas tous été de la même façon et ne sont pas tous de la même sorte.
Il y en a lus d'une seule traite et d'autres en plusieurs mois. Certains répondent à ce que je considère comme de la littérature, ce qui est par ailleurs discutable, d'autres me parlent, ou bien me répondent. Répondent provisoirement à ce que je cherche depuis toujours. Tout cela pour marquer des axes, car chaque livre se place en fait à tel ou tel point d'un espace à plusieurs dimensions, et tous les degrés, toutes les combinaisons, tous les cas de figure sont possibles. Quant à ladite recherche, ce n'est peut-être aussi que façon de parler. Quand même une vraie inquiétude.

Allé voir Quai d'Orsay pour ne pas toujours imposer à J. mes goûts cinématographiques plutôt marginaux, et ayant craint je ne sais pas pourquoi une comédie à la française difficile à supporter, ai été heureusement surpris par un objet non conventionnel nuancé. À la sortie du cinéma est arrivé dans la conversation le nom de Niels Arestrup, non de mon fait, ne le connaissant pas, et sauf exceptions m'intéressant depuis longtemps beaucoup moins aux acteurs qu'aux réalisateurs. Ai simplement convenu de sa présence réellement sympathique dans le film, mais tombant quelques jours plus tard sur Tous mes incendies n'ai pas résisté à l'envie de le lire. Je l'ai lu très vite : il me parlait et m'étonnait.
L'acteur censé y faire le point commence par écrire que sa vie ''n'est pas intéressante'', puis passe en revue des épisodes marquants assez souvent négatifs. S'il rapporte que Tania Balachova lui a dit à sa première audition qu'il était ''un acteur comme Michel Simon, Pierre Brasseur, Pierre Fresnay'' c'est pour aussitôt ajouter que ''les scènes suivantes la déçurent souvent'' et que ''[ces] comparaisons avaient été exagérées par la grâce d'un moment particulier''. S'il en a bien la vocation, ses débuts dans le métier ne le conduisent pas sans mal ni contretemps vers des succès. Sa timidité, c'est lui qui emploie le mot, l'empêche parfois d'avouer qu'il ne détient pas telle ou telle capacité requise par un rôle qu'il accepte. Des incidents et des malentendus sont à l'origine de mésententes graves. La direction d'un théâtre acceptée à la légère aboutit à une catastrophe. Et ainsi de suite. Les "moments de grâce" sont eux aussi rapportés, mais comme s'ils étaient l'exception et non le sujet du livre, projet conduit non sans réticence et à la fin réduit à ''un livre qu'on n'a pas aimé faire'' ou encore ''ce misérable déballage''.
Ce qui me parle est cette négativité même, dans la mesure où la toute dernière phrase ne remet pas en cause la direction choisie : ''[Je] n'ai jamais été, jamais voulu être, autre chose qu'un acteur.'' Son parcours et son regard me sont moins violents que la lumière éblouissante des réussites, quand bien même on peut passer sa vie à 'vouloir' sans arriver à rien.
Ce qui m'étonne, c'est que ce soit un acteur qui parle ainsi. Il me semblait avoir manqué de ce talent pour vivre, que jouer la comédie m'aurait davantage armé. Niels Arestrup laisse entendre que d'autres données et d'autres forces sont en jeu, qui nous échappent.

* Niels Arestrup1 : Tous mes incendies2Plon 2001.

1. La Décroissance N° 106, février 2014, éditorial de Bruno Clémentin : "La publicité ce n'est pas la place des comédiens, a déclaré l'acteur Niels Arestrup sur France-Info, le mercredi 8 janvier 2014. Merci!"
2. Adolescent, ai plusieurs fois brûlé tous mes dessins et gouaches.

Enfances

© 2001 Joseph Pearce en J.M. Meulenhof bv, Amsterdam
Foto Arthur Tress, Jongen met eend
© Éditions Gallimard 1997

Des mois ayant passé, débloquer l'affichage inerte de ces deux couvertures de livres, gribouiller quelques mots par-dessus ce 'j'aime' bêtement binaire, et vouloir du même coup remettre en marche la machine à écrire. Les notes prises durant l'été n'ont rien donné encore, et de penser au temps des plantes ne console pas vraiment.


À l'origine, encore une fois ce goût que j'ai pour le hasard et ses coïncidences, plaisir à bon marché qui en vaut bien d'autres. Quoique se raréfiant, mes lectures à la fois superposées et à vitesses diverses m'avaient fait fermer à peu près simultanément La honte de Annie Ernaux et Koloniale waren de Joseph Pearce.
De part et d'autre : une œuvre autobiographique tournée vers l'enfance, et plus précisément vers cette période où on en pressent plus ou moins sa fin ; un narrateur qui parle à la 1ère personne ; des parents commerçants. Des deux côtés une petite ville dont on n'écrit pas le nom mais qui fait partie intégrante des souvenirs rapportés – des années et des livres plus tard les auteurs y retourneront s'y montrer un peu.
Occasion de passer aux différences. Vues d'ici, Yvetot la normande se situe à 220 km au sud-est et la flamande Vilvoorde à 200 km à l'est. Un livre est en français, l'autre en néerlandais. D'un côté un écrivain femme de l'autre un homme, revisitant un 'je' fille et un 'ik' garçon. Laquelle différence m'importe peu en l'occurrence tant l'angle adopté par Annie Ernaux ne me montre pas un vécu féminin différent du masculin que j'ai connu ou me place dans les environs connus d'une autre différenciation.
Ses parents tiennent sans doute un petit 'Café-épicerie', tandis que ceux de 'Mathieu' possèdent un commerce d'épicerie de gros, plus précisément désigné par l'expression du titre, qui se traduit en français par 'Denrées coloniales'.


Sauf à produire une analyse rigoureuse dont je n'ai jamais été capable, parler ici de ma lecture exige que je m'y implique – on pourra même me reprocher d'en profiter pour tirer la couverture à moi, moi qui suis entre deux. Je peux pour commencer évoquer la rencontre de chacun des auteurs.
La première : enseignant de français en collège*, j'utilise le manuel des élèves, et comme souvent un seul extrait suffit à me toucher d'une façon indélébile : c'est ce jour-là un passage de Ce qu'ils disent ou rien. Comme Marcel Aymé à cause des Contes du chat perché ou Jack London à cause de Croc-Blanc, Annie Ernaux était rentrée dans ma bibliothèque mentale. Autre histoire que la réelle : le manuel rendu à l'établissement ou donné à Emmaüs, je n'avais pas retenu le titre du livre en question, et il m'a fallu en lire plusieurs autres avant de retrouver le passage qui m'avait marqué – et de reperdre l'ouvrage, l'ayant emmené pour passer le temps dans une salle d'attente... J'ai surtout perdu le mot que la narratrice utilise à un moment donné pour exprimer ce qu'elle se sentait être dans le regard des autres élèves : affaire au long cours.
Le second apparaît sur une autre route, celle de mes emballements linguistiques, plus ou moins sérieux mais bien réels. Malgré les déperditions, celles inhérentes au monde étranger et celles dues à un niveau modeste de compréhension, la lecture d'un livre en néerlandais me fait progresser dans la connaissance de la langue et en même temps découvrir un domaine littéraire assez peu traduit. Participante flamande au café polyglotte local, une de ses proches m'a parlé de Joseph Pearce et ce premier livre lu m'a donné envie de continuer.
J'y ai surtout apprécié son évocation d'un temps et d'une vie locale non sans points communs avec celle d'ici, mais ce que je me risque à dire de son écriture doit être relativisé. Je l'ai cependant trouvée sensible, apte à rendre les sentiments, les rapports entre les gens, aussi bien que le monde extérieur. L'image produite dans son ensemble est celle d'un certain bonheur, tant dans l'époque que dans la famille et dans le lieu.
Ce n'est pas pour une question de langue que le titre du livre français ne m'est pas étranger. Tout comme la peur, la honte ne m'a jamais faussé compagnie. Le monde de Annie Ernaux m'est apparu familier dès la première page lue. Mais est-ce seulement question de famille, s'il faut jouer sur les mots, ou de personnalité, ou de point de vue ? Je ne crois pas. Plutôt la question du monde. De l'écriture de Annie Ernaux, on a dit qu'elle était blanche, elle même la dit plate. À la lecture de L'occupation, m'étant venu à l'esprit le mot 'crue', j'ai ensuite pensé qu'il ne s'y appliquait pas au sens figuré habituel, mais bien pour caractériser sa façon d'écrire : sans apprêt, sans cuisine sinon celle qui coupe et épluche, qui n'ajoute ni épice ni sauce. Épurée alors ? Plutôt le contraire, elle ne conserve que les cailloux de la soupe servie.
Où je me retrouve, non pas par mes zigzags alambiqués, mais parce que faute de mieux il arrive qu'on en vienne à se satisfaire d'une image du monde que l'on croit reconnaître, à savoir sa misère, et faute de mieux à s'identifier à un non-héros ou à une non-héroïne. Si je m'efface, il me vient la métaphore d'une autopsie essentielle.


Ici rapprocher les bords, refermer la transe, dire pourquoi les deux.
Joseph Pearce ne bouscule pas la forme mais le choix de l'outil conventionnel lui permettra ailleurs d'atteindre à l'ombre qui ne se discerne qu'à peine dans Koloniale waren, et le scalpel de Annie Ernaux n'est pas voué au désespoir. Tous les deux font preuve de mesure et d'économie.

* Je radote : déjà esquissé ici    
 
(Texte ajouté le 16.2.14)

Henri Barbusse, Force












Ernest Flammarion,
éditeur
9-1926




"Trois films":
 
Force

Livre commencé 'pour voir', mais l'écriture, les phrases aux métaphores souvent raccourcies, le rythme de la langue m'ont assez plu pour que je le finisse. Ce premier texte en occupe presque la moitié. L'époque ancienne revisitée dans une fiction en partie fantastique fait penser à J.-H. Rosny aîné. Les concepts de la philosophie antique se mêlent à l'évocation des opprimés et oppresseurs de la modernité.
 
L'au-delà

Ce deuxième texte, plus court, est lui ancré dans la modernité. Auto et avion, comme chez Apollinaire ou Cendrars, sont désormais entrés dans la littérature comme dans l'histoire, mais l'ivresse de la mécanique  n'empêche pas d'imaginer la survenue d'une fin du monde, sous la forme d'une pétrification générale des habitants, dont le narrateur se retrouve à son atterrissage seul spectateur. Cela me rappelle un autre livre, lu il y a quelques années, dont je n'arrive pas à retrouver le titre, pensant d'abord à Jacques Sternberg. Recherchant à partir du souvenir d'un Paris désert d'après catastrophe, je constate que je n'en étais pas loin : c'est L'heure, de son ami Walter Lewino. Ici, la catastrophe permet au personnage épargné de reconsidérer la société qui était la sienne, seul (ou presque?) à ne pas avoir été transformé en statue fragile de cire ou de sel.
 
Le crieur

Pour finir, cette sorte de fable, de conte plutôt, à la fois réaliste et fabuleux,  met en scène une sorte de vagabond exemplaire qui arrive à imposer la vérité pour finalement mal tourner. Les paysages écrits m'ont rappelé Giono et les harangues du crieur certains accents de Lanza del Vasto. En tout cas le sud. Mais feuilleter encore ces dernières pages fait apparaître aussi, juste devenus sérieux, Marcel Aymé et Jacques Tati.

Lire et écrire, noms et temps composés.

Deux livres blancs...


...dont les auteurs s'appellent 'Jean'. La mort de L'Art vivant et la mort d'une vieille fille. Le laid le beau, le bien le mal. Il y a beaucoup de livres que je ne lis qu'à raison de quelques pages tous les soirs, mais ces deux-ci l'ont été presque d'un trait, sans rester toute la journée au chevet du lit.

Jean Clair : De Immundo, Galilée, février 2004
Jean Fougère : Nos tantes d'Avallon, Robert Morel éditeur, février 1969.
Et deux tirages de février...

Bref

Marcel Béalu : Les Mémoires de l'ombre Cent vingt récits brefs
Bibliothèque Marabout Fantastique n° 402 - Éditions Gérard  & Co, Verviers, 1972
Cioran : De l'inconvénient d'ëtre né
Folio Essais n° 80, Gallimard 1994

Quand on est athée...

... et qu'en plus on pense avoir été plus ou moins détruit par la religion catholique, ce n'est pas sans malaise, sans sentiment d'incohérence, qu'on lit quelqu'un pour qui « Dieu », du moins à la surface, ne fait pas question. Et qui plus est quand on se trouve ça et là séduit par ce texte, comme, il y a des années, par Principes et préceptes du retour à l'évidence. Il faut quand même reconnaître que c'est ici par ce qui serait un détournement, voire une perversion, de la lecture des textes fondateurs. Peut-être la seule possible, la seule valable. Ni l'auteur, ni l'abbé Pierre n'ont été des saints, s'étant confrontés, autant au dehors qu'en eux-mêmes avec l'humanité. Ce dernier mot, parce qu'on n'en trouve pas d'autre, à prendre au degré zéro.

« Pour éviter la fin du monde (1973) est la relation de huit entretiens de Lanza del Vasto avec des Canadiens au lac Saint-Côme, à la lisière du Grand Nord. » (Le L. de P. p.1)
Extrait du Cinquième entretien « Des quatre fléaux et de leur cause : le péché », p. 110-111 :

Comment se fait-il que, subitement, comme par un coup de baguette magique, la nature devienne pur Adam des pierres et des épines ? - par l'effet de la science du bien et du mal ! Cette science commence par la science du plaisir et de la douleur, un grand travail de l'esprit que ne font pas ces imbéciles d'animaux ! Un animal cherche son plaisir, bien entendu, mais il cherche surtout le bien qui provoque ce plaisir ; il évite la blessure qui provoque le déplaisir. Mais nous, nous avons trouvé le moyen de multiplier les plaisirs, même quand ils nous font du mal.
D'où vient le plaisir ? Il vient de la satisfaction des besoins. Mais quand le besoin est satisfait, le plaisir cesse. Or, c'est décevant ! Nous allons donc retarder ça, faire de merveilleuses spéculations là-dessus. Évidemment, manger de l'herbe, c'est un plaisir limité. Nous, munis de la science du bien et du mal, nous allons allumer un feu, faire cuire, y mettre du sel et un peu de poivre, puis un peu de sauce : ce sera un chef-d’œuvre de la connaissance du bien et du mal. Nous ferons cela pendant des générations et des générations, jusqu'à ce que l'herbe nous sera tout à fait nauséeuse et même nuisible. Nous aurons besoin de fruits qui viennent de loin, en toute saison. Alentour, on ne voit que des pierres, que des cailloux : on a l'habitude de si bien manger que tout ce qu'on trouve autour de soi devient vraiment dégoûtant, à vous en donner des nausées authentiques et sincères !
Alors il faut que tu travailles. Tu te mets à bêcher la terre comme ce pauvre Adam ou tu la fais bêcher par quelqu'un d'autre, le plus loin possible de toi car tu n'aimes pas voir quelqu'un qui sue – c'est désagréable et tu es délicat. Toi-même, tu vas te garder de suer. Tu vas inventer toutes sortes d'occupations pour ne pas travailler. Car un des grands axiomes de la science du bien et du mal, c'est qu'il est plus facile de tirer son bien du prochain au moyen d'une arme que de le tirer de la terre avec un outil. L'outil, tu vas le donner à celui que tu as subjugué pare les armes – les armes de fer ou les armes légales, ou encore les armes économiques. Tu en as subjugué un certain nombre : tu les mets au travail, tu leur donnes avec grandeur une petite part de l'argent qu'ils te font gagner. C'est très intelligent.
Vous voyez comme il est beau d'être instruit et comme la science du bien et du mal fait des progrès tous les jours.

Lanza del Vasto 
Pour éviter la fin du monde 
Le Livre de Poche 1979

Raccroc

Prof au collège, était-ce seulement une façon de nier ma flemme, ou le fardeau que ce fut pour moi de tenir ce rôle imposé, j'ai refusé d'entrer dans les mécaniques de la rénovation continuelle, où il fallait par exemple en même temps d'un côté remplacer les livres de français et de l'autre n'utiliser que des photocopies réalisées à partir de plusieurs sources et censées s'adapter à la réalité des élèves. J'utilisais la plupart du temps le matériel existant, tant manuels que titres disponibles en nombre dans l’établissement pour l'étude d’œuvres complètes. Je croyais aussi que des formes par trop divertissantes empêchaient l'accès à ce divertissement autrement déstabilisant et riche que recèle le texte lui-même, accès dont la difficulté même le garantissait.

Je crains que mon idéalisme n'ait pas servi à beaucoup. Mais de la même manière que j'ai perfectionné mon anglais en étant obligé de l'enseigner, j'ai été le premier à profiter de mes tentatives d'enseignement littéraire. Soit en relisant adulte des livres lus enfant, comme Croc-Blanc ou Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, ou en en découvrant que j'aurais pu avoir lus comme Les contes du chat perché ou La guerre des boutons, et constatant combien ils n'étaient pas que des livres pour enfants.

Des simples extraits sélectionnés par des auteurs de manuels m'ont aussi permis de faire des découvertes. Ainsi ce passage retenu pour illustrer le thème de l'autobiographie dans un ouvrage destiné aux cinquièmes et qui m'avait particulièrement touché, au point que j'ai lu de l'auteur tous les livres que j'ai trouvés. Il s'agit d'Annie Ernaux, et des Armoires vides, de La Femme gelée, de Une Femme, etc. Mais depuis quelque temps, pensant avoir presque tout lu, j'en étais venu, n'ayant plus le livre qui avait été à l'origine de cette rencontre, à ressentir une frustration obsessive : j'avais gardé en mémoire quelques mots d'une phrase en l'occurrence déterminante, sans pouvoir la compléter, et qui plus est sans l'avoir jamais retrouvée dans un des livres lus. Pensant l'avoir ratée, je me préparais même à les relire plus attentivement.

Ce matin, me tombe sous les yeux un titre que je n'avais jamais vu – je n'ai jamais fait non plus de recherche sérieuse de tout ce qui a paru d'elle , préférant les coups du hasard. Et ce dernier ne m'a fait retrouver Ce qu'ils disent ou rien qu'après au moins vingt ans. Paru en 1977, il est le deuxième roman d'Annie Ernaux. L'ouvrant dans le couloir sitôt rentré, j'ai tout de suite senti – au ton, à la langue, à ce je ne sais quoi qui fait qu'un écrivain fait entendre une voix unique et que des lecteurs pour leur part l'entendent – que j 'allais bientôt retrouver ce pays connu. Car en effet, arrivant au passage que le manuel scolaire avait repris, c'était juste comme retrouver un endroit à la fois parfaitement reconnaissable et jamais revu. Et la phrase le terminait, ou presque, c'est l'avant dernière. C'est aussi l'époque du collège, et l'héroïne – auteur se souvient de l'école primaire qui avait précédé :

[…] Ma mère me couvait trop à l'école primaire, j'avais toujours des tas de fringues à me coltiner sous le bras parce que je les enlevais. Les grandes me tiraient par ma main libre, viens jouer au mouchoir, mais où poser tout mon fourbi, attention qu'on te vole tes affaires, un jour j'avais eu le mouchoir dans le dos et je ne l'avais pas vu. Chandelle ! J'étais restée au milieu du rond jusqu'à la fin. Je me suis trouvée une grosse minable, gnangnan, une chandelle. Autre chose d'avoir bientôt seize ans, tout de même*.

Que dire d'Annie Ernaux, sinon que je crois bien comprendre tout ce qu'elle écrit. Je ne veux pas parler d'écrivain facile, même si son écriture échappe tout autant à l'intellectualisme qu'aux modes du quotidien minimaliste. Parler d'un vécu commun se rapprocherait de ce que je ressens malgré les différences. Je ne suis pas femme, ni originaire de la même région, ni tout à fait du même milieu ni tout à fait de la même génération mais s'agit peut-être, et peut-être à cause de conditions malgré tout proches, d'une même distance, d'un même rapport et d'une même attitude par rapport à la famille, aux sexes, aux choses et au temps. Quelque chose qui aurait avoir avec la mélancolie, avec le désenchantement. Le bonheur des seize ans reste toujours à venir. Mais je me laisse aller à un cliché romantique qu'Annie Ernaux évite.


*nrf Gallimard, 1977, de la p. 16 (Pour les profs, il a les élèves qui...) à la p. 18

Résonances

Il y a sur l'étagère derrière moi au moins une vingtaine de livres en néerlandais. Plusieurs auteurs dont je n'avais même jamais entendu le nom avant d'étudier cette langue m'ont donné envie de continuer à les fréquenter. Ainsi Willem Frederik Hermans.

Ce midi même, c'est Nooit meer slapen (Ne plus jamais dormir), acheté il y a deux ou trois ans à Bruxelles, que je décide d'entamer. Le début ne me semble pas trop difficile et relire une phrase permet souvent de la comprendre malgré un doute concernant le vocabulaire. Mais très vite, à la deuxième page du premier chapitre*, c'est autre chose qui provoque la relecture :

Le narrateur se présentant à un rendez-vous se trouve en présence d'un intermédiaire peu aimable devant lequel il se sent obligé de prouver le sérieux de sa visite. La secrétaire du professeur qu'il doit rencontrer lui a donné ce rendez-vous pour ce jour même à dix heures et demie.

Ce disant, il regarde machinalement sa montre :

"Je l'avais réglée hier, dès mon arrivée à Oslo, à l'heure d'été norvégienne. Dix heures et demie."

Tous les médias du monde résonnent en ce moment de la tuerie survenue hier dans le tranquille pays nordique.

Je ne savais absolument rien du roman de Hermans.



* De Bezige Bij, Amsterdam 2008, page 8 en haut.

La Rentrée des Chambres

Dessin de Jeanniot, in Le Rire n° 365 du 2 novembre 1901
(rehauts numériques)



Post-scriptum :
Dessin de Kerleroux dans
Le Canard Enchaîné
d'aujourd'hui
mercredi 29 juin 2011

Bulletin trimestriel

Quelques notes pour tenir à la route, laquelle peu à peu, loin de l'accident et du théâtre des rencontres, loin de tout romanesque, s'effrite et s'efface, se pointille, s'espace et s'enlise dans les sables, sous le poids de survivre, sous les pavés des journaux à grands tirages. Ce véritable bas-côté n'aura un jour plus d'herbe, plus de fleurs de rien, plus d'insectes nuisibles. Même les amis passent à la douane, s'y déshabillent avec plaisir et montent en foule dans les nouveaux paquebots, dans les radeaux insubmersibles de la méduse spectaculaire. La porte du placard condamné se recouvrira un jour d'affiches numériques, de messages hurlants et clignotants dont le racolage actif finira bien par déloger ou enterrer l'ermite. Où il ne sera encore une fois pas question d'analyse ou de critique à proprement parler, mais des idées venues au fil des livres des derniers mois.

N'y aura-t-il d'ailleurs jamais autre chose que cette lecture sensiblement superficielle, que ce lecteur volant ou se perdant entre l'accroche d'une couverture et le magma des mots? D’Albertine retrouvée, ou plutôt recherchée, l'Astragale 1 lui a fait réaliser combien peu, combien mal il a lu même les auteurs qu'il dit aimer, combien oublié ou pire, combien de fois il est passé aux déclarations intempestives, aux poses de circonstance. Et dans son monde enfantin, de lire nous dormirons plus tard, nous avons des gens à voir d'abord, des amis qui habitent tout en haut du Pas-de-Calais et que Julien veut me faire connaître (p. 181) lui donne envie d'en chercher, ici maintenant, des traces.


. . . . . . .

Mais La crèche ayant été achevée auparavant, le comblement peu après d'une lacune culturelle aura été l'occasion d'une de ces coïncidences qui le ravissent sans raison valable. De Georges Pérec n'avait été lu que W, paru en feuilleton dans une revue littéraire, puis La Disparition et Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, le tout restant nimbé du bruit qui les entoure, sans qu'on en ait vraiment été touché d'une façon ou d'une autre. La vie mode d'emploi a été acquis puis remisé aux côtés des Finnegans Wake et autres Belle du seigneur dans les cartons réels de l'utopique bibliothèque personnelle. Or voici que Les Choses 2, tant de fois aperçu en vente et jauni au soleil des marchés aux puces sans causer la moindre envie, est apparu d'un coup dans le champ du lisible, puis a été lu sans peine.

Et cette fois-ci, faute du sens qui n'a jamais été son fort ( au lecteur), s'est imposée une musique, d'autant plus fascinante qu'elle semble indépendante, ou du moins non directement rattachée au récit ou au propos du livre. La tentation a été grande d'y voir le résultat d'une contrainte d'écriture mais même si c'en était le cas il va de soi que sa contrepartie en était l'effacement ou le camouflage. Sans aucune enquête approfondie apparaissent des marques somme toute banales, virgules, énumérations, nombres, clichés, mais assorties d'une variété et d'une irrégularité si imparables qu'elles ne laissent aucune prise à la perception d'un système. Plus visible est l'architecture des temps, du conditionnel au futur en passant par l'imparfait, également difficile d'en tirer conclusion si ce n'est que le plaisir ou la frustration auraient à voir avec cette organisation.

Retour au prosaïque: en ce début d'année, La Crèche se terminait par le Voyage à Tunis d'Albertine Sarrazin et dans Les Choses, Jérôme et Sylvie « tentèrent de fuir ». Ils séjourneront à Sfax. En ce même début d'année 2011 la Tunisie attirait tous les regards du monde.


. . . . . . .

Philip K. Dick a beau ouvrir La Brèche dans l'espace 3, il n'est pas simplement auteur de science-fiction. Le concept des mondes parallèles, les thèmes extrapolés – du racisme, de la surpopulation, de la cryogénie – participent effectivement du genre mais son imagination échevelée met sans cesse au défi les effets spéciaux des adaptations cinématographiques. Qu'apparaisse déjà ici un président américain noir n'est aussi qu'un détail. Son récit souvent imprévisible met aux prises des personnages humainement complexes avec un environnement dont le réalisme étrange contamine jusqu'à la langue. Dès la première page (page 7) entrent en scène les Cols, les cryos, et ce qui reviendra plus loin sous le sigle S.S.S., la Sécurité Sociale Spéciale. Plus étonnante est la phrase suivante : [Sal Heim] était toujours angoissé à l'idée de parler avec George Walt. Ils* représentaient une mutation très particulière; Heim n'avait jamais rien vu de semblable. Il n'en restait pas moins qu'en dépit de leur handicap, George Walt s'étaient hissés* au sommet de la puissance économique de la société.

*Ils *s'étaient hissés : l'entité « George Walt », monstre siamois est deux personnes, d'où l'accord au pluriel. Et dans ce monde des plus instables, le mutant lui-même sera déstabilisé, le racisme porté à une autre dimension, la fin énigmatique.

Sans pourtant empêcher que le moindre personnage reste avant tout humain, aussi bien l'alien resté que l'homme d'ici qui a fait le pas, est passé dans l'autre monde et en est revenu. Page 243:

- Lorsqu'on a eu des espérances, expliqua Hadlley après une pause, il est toujours difficile de continuer comme si de rien n'était. Les abandonner n'est pas difficile; de ce côté-là,c'était même facile. Après tout, c'est nécessaire parfois. Mais après... Il fit un grand geste et grogna : – … Qu'est-ce qui les remplace? Rien§ Et ce vide est effrayant. Il est énorme. Il absorbe tout le reste, d'une certaine façon; il est parfois plus grand que le monde entier. Il croît. Il devient insondable. Tu vois de quoi je veux parler?

- Non. (Et Pethel s'en fichait plutôt.)

Où on surprend le lecteur tenter de détourner la citation pour se mettre en avant une fois de plus : passons. Un univers malgré tout humain et une vivacité dans le cheminement expressif sont aussi le propre du personnage suivant.

Bonjour tristesse lu à l'adolescence n'avait guère impressionné, ni donné au jeune homme l'envie de lire d'autres œuvres de Françoise Sagan. Ce n'est que sur le tard que la femme écrivain un jour apparue à la petite lucarne de la télévision a fait effet, et justement par son rapport rare à l'appareil médiatique, renvoyé par elle au statut de simple appareil. Une personne parlant ou se taisant comme insensible ou indifférente à la célébration, et surtout n'en épousant pas les cadres. C'est cette étanchéité innocente de vif-argent qui avait plu à son si peu lecteur.

Réponses 4 est une recomposition d'entretiens et interviews réalisée avec sa collaboration et éditée par Jean-Jacques Pauvert en 1974. Conversation sans interruption, artificielle au sens positif du mot, le livre s'est lu d'un trait, comme sous le charme d'une voix naïve et présente qui sans cesse navigue dans les reprises et les contradictions sans jamais provoquer ni fuir. Qui donne envie de la lire quand même, bien qu'elle se soit tue. Écoutons-la parler du temps:

(P. 95:)
- Qu'est-ce que serait, pour vous, une vieillesse triste?
- Le pire que je puisse imaginer, en fin de compte, pour moi, c'est d'être à l'Académie Française ou au Fémina, entre Marguerite Duras, Françoise Mallet-Joris et Geneviève Dormann, toutes les quatre résignées... ce serait l'Apocalypse, Jérôme Bosch . Enfin une vision d'horreur pour tous les quatre...


(P. 123, fin du livre:)
- Une dernière phrase, un souhait?
- Je voudrais avoir dix ans; je voudrais ne pas être adulte. Voilà.

Le deuxième trimestre bien entamé a fait faire au zigzagueur inter-textuel un angle des plus aigus qui soient. Le cœur froid 5 de Jacques Sternberg n'a rien à voir avec tout ce qui précède. On entre là en pure étrangeté, en pleine inactualité, dans quelque chose entre poésie et littérature autiste, que l'on considère l'héroïne, le narrateur ou l'auteur lui-même, dont l'univers replié conserve malgré tout quelque chose de fascinant et - quand ça ne serait que comme contrepoint obscur ou opaque - de nécessaire au jour d'aujourd'hui.


1 Le Livre de Poche, 2e trimestre 1978
2 10/18 mars 1994
3 Le Livre de Poche Science-Fiction, 5/1990
4 Le Livre de Poche 4e trimestre 1976
5 10/18 1er trimestre 1973

La crèche

Sacrifice païen aux circonstances que d'en écrire ici, mais avoir choisi La crèche* comme livre de chevet ou de salle d'attente en période d'Avent avait été soit inconscience soit pure coïncidence. L'auteur étant Albertine Sarrazin, le titre, qui selon l'usage est aussi celui de la première nouvelle de ce recueil, évoquait d'abord soit les logis de fortune de la vagabonde, soit les prisons de la jeune délinquante. Que l'héroïne de cette fiction soit une jeune femme emprisonnée ne surprend guère, tant l'écriture ressemble à celle de l'œuvre ouvertement autobiographique. On n'imagine même qu'un alter ego. Plus étonnant l'objet du récit, la crèche du titre, qu'il faut bien prendre au sens le plus courant, celui répandu par la religion catholique.

C'est le soir du 24 décembre et la narratrice raconte pourquoi elle s'en fabrique une, et comment elle s'y prend.

J'ai toujours fait ma crèche – Du moins je n'ai pas l'impression d'avoir connu des Noëls où la crèche des églises, ou celle de la maison, suffisait à me réjouir (p. 7).

Je « passe mon temps », comme on dit, à l'atelier et à la cour de promenade, mais c'est seulement le soir, lorsque la surveillante me boucle dans ma cellote jusqu'au lendemain sept heures, que je commence à me sentir bien (p. 7-8).

Cette crèche-ci, je la ferai avec les moyens du bord (p. 12)

Boite en carton, Nescafé, papier d'emballage, colle de riz, bout de bois d'allumage, bout de savon, rond d'aluminium des boîtes de Ricoré. La voilà terminée :

Je souffle sur les subtils copeaux pour que rien ne souille le parquet de ma crèche (p. 23).

On a un instant pensé à la métaphore, à un passage à la dimension supérieure, mais non, c'est bien de l'étable miniature fabriquée qu'il s'agit.

Cependant, plus haut, juste avant la séance de travail manuel, c'est bien la détenue qui se décrivait elle-même:

j'ai même fait mon ménage pour demain. Une vraie pensionnaire... mon petit tas de poussières attend sagement, dans l'encoignure de la porte, la pelle de la fille de service (p. 11-12).

La cellule ou la crèche comme lieux où venir au monde.

De la foi ou d'un dieu un rite est la seule trace. Guère question pour l'activité humaine : le temps, les choses et les mots lui suffisent.


* Le Livre de Poche, 1975