Terminus?











Envoi de DoDo
Signe de piste

Tu te retrouves ici

Tu te retrouves ici comme si tu avais depuis longtemps déjà marché sur l'eau et que tu n'avais pas prévu que ton ponton de bric et de broc te mènerait au large et qu'il ne te serait pas possible de faire machine arrière, et quand bien même tes épaves montées en épingle, quand bien même tes étalages de brocante finissante se désolidariseraient… Tu voulais dire cesseraient de coller ensemble, de participer par la magie d'on ne sait quel liant à la solidité homogène et étanche d'une hypothétique construction portuaire, voire au lancement d'une barque battant pavillon consacrant enfin ta libération : là n'est pas la question. N'attends rien d'un nouveau naufrage. Les choses sont là et te regardent.

Miroir, mon beau miroir

Une de mes contributions au projet des élèves du collège Maxime Deyts de Bailleul.

La Zoeterwoudsesingel

La Zoeterwoudsesingel ne comportait pas d'un côté des maisons au numéro pair et de l'autre des maisons au numéro impair, mais une seule rangée à numérotation continue : 70,71, 72. De l'autre côté de la rue, le long de cette ancienne douve au tracé en zigzag* qui était à présent un canal, on avait aménagé une sorte de parc tout en longueur où se dressaient d'énormes saules pleureurs.
Willem Frederik Hermans, La chambre noire de Damoclès
( Gallimard 2006, p. 114)

* Projet d'art postal en cours : merci d'y participer. Envois reçus : ici.

Marcel Béalu : L'av. impersonnelle (2)

LE BOCAL
Impossible de lire avec ce poisson dans son bocal! Sans cesse mes regards revenaient vers lui, lumineux et mouvant, seule parcelle de vie peuplant ma solitude. A force de fixer des yeux le globe de verre, il me semblait que son hôte en traversait la transparence pour nager dans la chambre et me narguer de ses ondoiements dorés. Un jour, excédé, je brisai le bocal. Il y eut par terre un scintillement pareil à un jet d'étincelles. Pour être sûr de ma vengeance, je ramassai le petit animal et, une dernière fois, il frétilla dans ma main. Alors, à ma grande satisfaction, dès qu'il fut immobile, je n'eus plus entre les doigts qu'un objet glacé qui était une clef d'or. La clef!... Dans un éclair, je venais de comprendre. Sortant de ma chambre comme un fou, je traversai la ville et j'entrai, à l'aide de cette clef, dans la maison au seuil hier encore interdit, la maison de ma bien-aimée. Elle m'attendait, mille fois différente et mille fois plus belle que je ne l'avais vue dans mes rêves. Entre mes bras, ses tortillements me rappelèrent, une seconde, les derniers sursauts du poisson doré. Mais déjà elle m'enveloppait de la caresse des rivières. Et comme je parvenais au paroxysme de la volupté, les murs autour de moi prirent l'éclat du cristal, tandis qu'un froid mortel se répandait par tout mon corps et que je sentais, horrifié, ma chair se couvrir d'écailles.
(L'aventure impersonnelle, Marabout 1966, page 207 et 208)

Entre la clef d'or des contes traditionnels et l'Axolotl de Julio Cortázar, une transformation à la M.C. Escher
(1) est ici

Marcel Béalu : L'aventure impersonnelle...

LA GALOPADE DES OMBRES

Où sommes-nous? Au Petit Capharnaüm lit-on sur le linteau. De loin en loin, courte clarté sur la nuque, un œil lumineux pend du plafond. Au commandement craché par un haut-parleur invisible: En avant, stop! en avant, stop! la foule nue se presse, anonyme troupeau où nul ne saurait reconnaître un visage. Prends place dans ses rangs, moribond prêt à céder pour n'importe quel prix ton mauvais quart d'heure. La marée humaine remplit les galeries en une galopade effrénée d'ombres claires. Depuis longtemps elle se serait dissoute aux tournants si ne l'augmentait de nouvelles unités surgies de mystérieux couloirs. Au long des des murs de faïence, tragique est la solitude de ces hâves silhouettes avant que s'ouvre pour les engloutir la cohorte informe condamnée au commun diktat: En avant, stop! en avant, stop! Chairs sèches claquant avec des détonations de linge mouillé, sauterelles empêtrées de miel qu'un ultime ressort fait bondir - vite, toujours plus vite - tels en la grouillante pauvreté du limon vous voici, flammes blondes, corps élus! Ivoires meurtris ombrés de poils, trois fois éclaboussés de nuit. Les petits cerveaux moteurs fonctionnent toujours au sommet, tournoyantes toupies que maintient en mouvement le fouet glacial de la peur. Montez! Descendez! Au trot! Au galop! En avant, stop! en avant, stop! Troupe honteuse soudain disparue comme aspirée, resurgissant pour s'entasser dans les wagons ferraillant d'un chemin de fer de cauchemar, en ressortir de plus en plus affolée, osciller un instant, s'élancer, puis brusquement freinée s'élever immobile comme au creux d'une paume gigantesque qui la lancera vers de nouveaux couloirs, de nouveaux escaliers. Vite, toujours plus vite. au commandement mécanique une lueur apparaît dans le regard de ces damnés, reflet sans doute de l'infime chaleur qui réside encore dans leur cervelle avec la conscience du temps et du lieu. Mais rapidement retombe cette clarté dernière. Un sang de plus en plus épais frappe à l'intérieur des poitrines, halètement qui se confond à la multiple succion des pieds nus sur la pierre, en un chuintement pareil à un souffle de bête. Ce lèchement comme sourdant du sol monte, s'éloigne, revient, rauque et impératif, enflant jusqu'à s'identifier au murmure automatique jailli des parois de la nuit : En avant, stop! en avant, stop! Je ne me demande plus si persiste hors de moi, loin de ce tourbillon qui m'emporte, résidu terrestre, clameur d'espoir, la prescience de quelque chose qui ressemblerait à ce qu'hier encore j'appelais indépendance. Empilé avec les autres dans le plateau de la balance, j'attends l'heure de la justice sans toge et sans lorgnon, la justice à face de béton. Fidibus, qui êtes-vous? Vous n'êtes pas Fidibus, vous n'êtes pas représentant! Qui êtes-vous? Dans cette nuit grouillant de corps violacés, noircis, dans cette mêlée de nègres nus sur laquelle souffle le vent, inutile de te draper de blanc pour jouer à l'existence, de simuler l'important dans les plis d'un linceul. Tu n'es pas plus que ceux dont la peau noire se confond aux ténèbres. Un à un seront balayés ces lambeaux auxquels s'agrippent encore avec dignité des membres invisibles.

(tiré, pages 73 à 75, du premier texte du recueil, daté 1945-1949)








Marcel Béalu :
L'AVENTURE IMPERSONNELLE
et autres contes fantastiques

Bibliothèque Marabout Géant
66/N° 38

Les dernières extrémités

Allez raconte, fais un effort! Tu cours après la saison finie alors que ce jour-là les choses sont on ne peut pas plus simples : tout d'un coup en pleine vie ce petit décalage, ce survol soudain de l'instant présent, cette assurance hautaine et suffisante de l'auteur à succès. Tu viens juste de tenir un nouvel épisode de ton roman intime. Tu as toi-même joué la scène et le titre du film est un néon à toute épreuve. Il n'y a plus qu'à écrire l'histoire.
Mais c'est là que le temps se gâte. Là que le temps reprend son cours, reprend l'esclave trop rêveur, rembarque roulottes et baraques. Que reste-t-il de l'événement à recopier, du chapitre déjà écrit, du poème de l'instant présent? Le passé immédiat ratatiné derrière il ne te reste qu'à falsifier ta monnaie de singe, qu'à décréter d'actualité les mots jetés sur le cahier du soir, qu'à fabriquer en connaissance de cause ce faux en écriture. Dépêche-toi l'hiver arrive, on veut dire le mental : perturbations sur l'autoroute nerveuse et épuisement des âmes, quand toi tu traînes devant l'horizon rapproché, regardant retardant le moment de dire comme si vraiment tu jouissais des préambules. Comme si tu avais la flemme ou la peur, de figurer.
Le problème n'est pas de trouver ses mots, mais de trouver lesquels changer. Pour commencer jour de défaite ce jour-là. Une nouvelle du front a bouleversé le monde du planton de réserve. Planètes et étoiles ne sont plus celles qu'il croit, voici qu'il doit refaire la cartographie du ciel, avec plutôt envie de se laisser tomber de se laisser aller aux attractions terrestres, de couper le contact du réacteur individuel. Justement heureusement requis réquisitionné au titre de taxi, voilà le quidam passé au pays voisin, lieu incertain et sûr, tout à la fois familier et inattendu. Les corvées finies il sort faire trois courses à la supérette de proximité, symptomatiquement ainsi : pareille et différente. Ce qu'il lui faut pour continuer.
Deux jeunes femmes officient aux caisses, dont l'une d'elles déjà vue au voyage précédent, qui lui fait signe de passer chez elle. Il paie comme toujours en argent dit liquide, regarnissant régulièrement portefeuille et porte-monnaie. Ce dernier intéresse : Je vois que vous en avez, si vous pouviez me payer avec vos petites pièces rouges, ça m'arrangerait bien. La transaction achevée il constate qu'il lui en reste encore et il les lui propose en échange d'une jaune. Cela fait visiblement grand plaisir, comme une faveur accordée, c'est gentil à vous.
C'est au moment suivant que le magasin autour passe au second plan : les clients qui attendent décolorés par l'interposition d'un papier calque, le temps anesthésié comme le temps de changer les piles ou d'opérer à mots couverts, la bande-son en panne. Dans le train en suspens se produit en effet un échange imprévu : le touriste précédemment dépité maintenant détenteur d'un trésor inappréciable offert dans sa paume ouverte, les doigts de la caissière trop longuement perçus y font comme de l'eau fraîche, comme cadeau contre cadeau.
Quand le film redémarre, le malade imaginaire encore abasourdi passe en revue les diagnostics possibles. Interprète-t-il à son idée des convenances étrangères infinitésimalement différentes, un contact inexistant ici et normal là? A-t-il été lui-même anormalement sensible à une présence de l'autre? A-t-il passé un court instant dans ce qui serait la commune expérience qui lui échappe depuis toujours? A-t-il halluciné tout seul rêvé éveillé dormi debout? Attache-t-il trop d'importance à des choses sans valeur, du genre nuage ou arc-en-ciel, buée et givre, accessoires accessoires?
Il reste des phrases inutilisées. Pardonnez-leur. Elles se rendent pas compte. Je n'est qu'un chien.

Le paysage

Encore une fois penser yeux mentalement roulés derrière les paupières baissées Yeux fermés encore une fois chercher les bribes de ce qui a failli venir au jour Encore une fois répondre aux supposées questions que personne ne pose Sinon rien dire Se taire terré dans les statues des jardineries Dans les pelouses rigoureusement tondues des pavillons modèles Dans les rocades cautérisées du week-end permanent Dans la mondiale agitation brownienne ressusciter la très petite vitesse du départ manqué

Un plan pour parer au pire Pour tromper l’aphasie gagnante

Tout d’abord, tout d’abord invisible sous l’insondable profondeur du ciel et comme naturellement cerné d’un horizon sonore, batteuses au loin et coqs à peine plus proches, chaleur et rosée. Plongé vivant dans l’implacable été, être au milieu voyant comme les insectes toutes les facettes du spectre végétal, être léger et lourd dans l’herbe et la terre encore humides des pleurs de la nuit, imaginer le monde comme un livre à lire, comme un moulin banal, comme à boire et manger.

Dans le ciel, l’après-midi parfois, frayeurs étranges d’une guerre finie, si finie et si proche qu’il en sera encore parlé des années durant dans l’atelier paternel, parlé jusqu’au ressassement, dis papa, dis la guerre – effacée elle était sauf donc dans le ciel bleu l’étrange silhouette d’avions invisibles, intermittence extra-terrestre aussi terrifiante qu’attirante. Dans la cour de l’école aussi, les garçons courant bras écartés miment, de quel savoir, les aéronefs armés. Ici et là la terre miséricordieuse recouvre d’elle-même les aviateurs perdus.

Première maison, premier jardin. Mouches à l’étage, eau dans la cave, cinq enfants. Déménager en fera bonheur. La deuxième est habitation et le paysage désormais extérieur. La façade nord impose le seul qui soit, unique et irréparable référence qui renverra à jamais au rang des fantaisies tous les reliefs possibles : entre le remue-ménage terrible de la mer et le mystère inaccessible des collines du sud, cette ligne droite au loin, ces champs immensément plats, support définitif ici et là gratté de signes élémentaires : saules étêtés, clochers et poteaux, watergangs et roseaux. L’idéal devait s’y écrire, s’y peindre et s’y éteindre.

Bateaux de bois massif creusés à la gouge, chariots agricoles miniatures, avions girouettes au gouvernail efficace et à l’hélice consciencieusement sculptée, les mouvements réduits des fabrications domestiques prolongent l’enfance entre l’eau du fossé, le sol de la basse-cour et le toit du hangar. Dans le même temps, aussi insensiblement qu’irrémédiablement, une vitre s’interpose et s’épaissit, un boulet et une chaîne limitent pas et gestes, pourtant tirés de cela même qui aurait dû propulser : l’alliage des rires et des musiques, des vêtements et des corps. Terreurs et malédictions barreront les routes.

C’est une sorte de prisonnier en permission perpétuelle qui voit désormais les choses, tout suspendu dans l’air comme les lots inaccessibles de la loterie foraine. Les excursions en chemin de fer et autocars font miroiter derrière le sécurit une volée de cartes postales. Londres à onze ans et son goût de grande ville. Instants de liberté matin et soir dans les rues. Les Ardennes en train spécial, grottes et lucioles jamais revues. Paris les émois, le déconcertant palais des découvertes, les audaces balayées. Paris les musées, fenêtre et parade, vertige et paralysie. Espagne et Portugal, les mâchoires se referment, tout le soleil n'est que mensonge, que décors trompeurs, les tropiques, de la géographie. Massif Central et Lourdes, le touriste pèlerin devient la proie des apparitions mais le réel le cerne. Loir-et-Cher les démons le possèdent, tout lui échappe, jusqu'aux cyclamens narquois du parc du château. Var, Alès, Queyras, Allemagne, errances à la petite semaine. La case départ le récupère. Il y perd les pédales.

La ville de l'adresse continue de se détruire. Y habiter ne représente rien. Tout au plus surgit-il parfois l'idée d'une archéologie d'urgence, plutôt désespérée. Du travail humain ne subsistent que des lambeaux, que des miettes bientôt nettoyées. Pans de mur, portes, soupiraux, façades en panne de ravalement, inscriptions périmées, les formes vivantes se raréfient. De paysage urbain, guère. Quant au flamand, s'il est aussi en passe de recouvrement ou d'effacement, un déplacement à l'est le fait quand même réapparaître ici et là de part et d'autre de l'autoroute. Ainsi ces fermes et ces maisons, aux bâtiments divers appuyés les uns contre les autres dont aucun architecte ne recréera jamais l'harmonie économique, toits inégaux entourés de haies et d'arbres, îlots sereins dans le vent de Brel. Ainsi la terre, ainsi les ciels de Bruno Dumont. Ainsi il y a une semaine en plein milieu de Gand cette maison pas bien d'équerre et ses murs blancs peints en noir en bas. La frontière comme ressource.

Cependant, un double atrabilaire referme le journal du cabotin caboteur. Volets clos et lampes mélancoliques, que le soleil s'occupe de la jeunesse du monde! Dans le local où les barreaux rendent hommage à Albertine, des dioramas fantômes mettent en scène les fétiches personnels. Les sédiments du bac anachronique sont constitués d'assez d'images pour en tirer une frise démoralisante : celles du dessus suffisent aux deux tableaux de la séance récréative et leur déchiffrement ne demande pas trop d'efforts, il faut seulement serrer les dents.

Le premier représente les vallons de l'ouest, Boulonnais et Artois plutôt flous. C'est le petit matin et un homme en fuite s'est réfugié dans les brocantes. Quand deux jeunes filles se mettent à rire en le voyant, il croit qu'elles se moquent. Mais il n'en aura aucune preuve, au contraire. L'une d'elles est brune et très belle et un garçon les accompagne. Le trio réapparaîtra de nombreuses fois dans les mêmes circonstances : ce sera à chaque fois bonjour et de francs sourires, au point que l'homme en viendra à les attendre, jusque dans les Flandres où leurs chemins les menaient parfois aussi. Mais ce n'est pour lui que le temps ne passe pas et, comme pour confirmer les seuls dires qu'il ait jamais entendus à leur sujet, à savoir qu'ils appartenaient à une famille de gitans, la jolie brune et ses deux compagnons ont fini par disparaître, du paysage.

La deuxième fiction s'y rapporte à peine : elle n'y tient que par un pont qui correspond au nom du lieu et qui franchit une jonction ferroviaire pour ensuite redescendre sous un second où passe l'autoroute, cisaillement urbain à deux pas du domicile. Sur la rampe, comme on l'appelle ici, une jeune femme, sa mère et sa fille. Elles y passent et repassent jusqu'à en faire partie pour les voyeurs automobiles mais descendre de la voiture bloquera à tout jamais la lanterne magique.

Dans les boîtes en carton, derrière la paroi transparente des théâtricules portables, les figurines attendent de même qu'on les touche pour tomber en poussière et les plans racornis découpent le vide à la Magritte. Dans le jardin ensoleillé, les insectes s'affairent comme si de rien n'était.

Jean-Noël Potte, été 2007


20 octobre prochain : Vernissage de l'exposition collective de la
Petite Renarde Rusée

Pablo Picasso mai 1968






"Avant la pique
(dans l'arène)"

Calendrier trouvé,
"arrêté" à cette page.
Manquent
les quatre premiers mois.
Publicité
"PHOTOSIA
matériel de reproduction"

8x8 in Nada-Zéro 65


Un des collages multiples envoyés à Christian Alle pour sa revue Nada-Zéro.
J'aime beaucoup cette forme de publication postale : l'assemblage, que j'avais découverte avec Mani-Art de Pascal Lenoir.
Chaque participant envoie un nombre déterminé d'œuvres puis reçoit une revue qui a cela de particulier qu'elle comprend un exemplaire de chacun des collages originaux ou autres multiples à petit tirage qui ont été envoyés.

Poème-minute

Tu crains qu'il soit toi
Enfermé dans la peur
Tu as peur qu'il soit seul
Dans la joie des autres

Tu crains qu'il ait mal
Dans la force de vivre
Tu as peur qu'il échoue
Au seuil de la maison

Tu as peur qu'il soit dur
Effrayé par les bras
Qui lui prennent le cou
Tu te retrouves lui

Dans d'anciennes histoires
Un couteau échevelle
Parentés et liaisons

Le temps débloque

jnp
le lundi 3 septembre 2007

En ce moment précis (Dino Buzatti)

Union Générale d'Éditions, collection '10/18', série 'Domaine étranger'
Dépôt légal : octobre 1983

J'avais inscrit Dino Buzatti dans mes Phares et balises. Pour Le Désert des Tartares bien sûr. Pour Le K, recueil lu des années plus tard. J'ai récemment eu l'occasion d'acheter En ce moment précis. Dès le début j'ai senti que mon intérêt n'avait pas changé, que ce n'était pas un de ces livres que je désire avoir et lire que j'abandonne en plein milieu pour un autre, mais le vrai compagnon du soir, des attentes obligées et des temps difficiles. J'étais à la fois heureux et perplexe. Et en fait, si j'ai, depuis la publication de cette liste, trouvé quelques noms que j'y ajouterai un jour, je n'ai pas encore jamais eu envie d'en supprimer.

Curieux que le lien qui m'attache à des œuvres soit si sûr, si peu changeant, sinon dans une perception tant soit peu élargie, en ce sens que des écrivains, le plus souvent disparus, m'apparaissent maintenant comme des personnes, et que je ressens comme une envie de les connaître, plus qu'autrefois où les textes seuls imposaient leur évidence, leur propre existence d'objets. Cela reste, mais l'auteur m'intrigue et m'attire, en même temps que je cherche à comprendre comment et pourquoi, et que je tente d'établir des correspondances avec mes autres fréquentations littéraires. Non pas que je prenne arbitrairement des distances pour observer, mais parce que le texte lui-même est ainsi conçu qu'il induit une lecture heureusement inquiète.

Je me suis cette fois-ci aussi posé la question de la poule et de l'œuf. En l'occurrence au sujet de cette correspondance entre un écrivain et son lecteur : Dino Buzatti répondait-il au départ à des composantes personnelles, à des préoccupations qui m'habitaient d'avance, ou bien a-t-il, par le biais de l'art, insinué en moi une certaine vision du monde et contribué à former mes choix ou mes penchants, tant en pensée qu'en expression? Probablement une fausse question. Toujours est-il qu'après avoir publié l'image du livre, sa lecture me donnait envie de tout citer ou presque… Cependant, j'ai continué à lire, et comme j'ai dit plus haut, lisant et cherchant.

Si le temps est le thème récurrent des textes courts – d'une demi-page à quelques pages- de En ce moment précis, ce n'est pas étonnant s'agissant de l'auteur du Désert des Tartares, ni très original : il est clair que l'écrivain considère que sa vie va finir, et qu'il vieillit. Si ce n'est peut-être une façon de s'adresser aux jeunes où la colère et l'envie se dissimulent moins qu'il n'est ordinairement admis. Sinon il ne s'agit à première vue que de l'expression d'un éventail de sentiments qui vont de la nostalgie au désespoir et qu'on peut imaginer provoqués par la solitude, la condition humaine ou une disposition psychologique particulière. Cela étant, et même si j'en suis d'abord ému ou séduit, c'est autre chose qui me fait aimer.

Cela vient d'abord de la forme courte, qui permet de jeter et de reprendre les données existentielles pour à chaque fois en tirer une solution aléatoire, sachant que dans l'univers fantastique - qui n'est sans doute rien d'autre que celui de la pensée – les processus temporels peuvent être accélérés ou ralentis, inversés ou répétés. Le moment précis serait celui de la conscience imaginant, c'est-à-dire faisant image, faisant fiction : façonnant. Cette façon de reprendre trouble et brouille discours et interprétations et témoigne avant tout d'une énergie présente jusqu'à la fin à l'œuvre. De même à l'intérieur de chaque texte, le point de vue ou l'hypothèse qui fait un sort aux conceptions courantes est aussi l'occasion de motifs que je suppose, ne connaissant pas l'italien, assez forts pour avoir traversé la traduction : progressions, répétitions, retournements et autres suspens (pas suspense!). Le récit de Dino Buzatti est une musique qui nous atteint en deçà, au-delà ou en surcroît de la compréhension.

L'image qui m'est venue pour caractériser cette forme est celle de ces petits dessins animés qu'on ne voit jamais ailleurs que dans des manifestations ou émissions dédiées au format court, où les auteurs arrivent à nous toucher profondément en un temps réduit et réussissent parfois à établir des ponts entre le trivial et le philosophique avec des moyens simples. Pour ne pas parler de poésie et sans compter que l'humour qui se découvre ici et là est sans doute caché ailleurs : noir comme il se doit. Mais le format apparaît bien ici comme une dimension essentielle de la production littéraire.

Je n'ai pas fini le livre – pas fini d'être étonné.

Il était naturel

Il était naturel que, nourrie dès le berceau de l'enseignement vantant l'humilité et la soumission de celui qui fut sans conteste le plus grand masochiste de tous les temps - à savoir le Christ -, la fameuse (ou fumeuse, à votre choix) société judéo-chrétienne en arrive très vite à prôner une culture basée sur les principes mêmes de ce qu'elle dénoncera plus tard comme une perversion. Relisez votre catéchisme préféré! Des phrases comme "Beaucoup d'entre les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers" et " Celui qui s'humilie sera exalté" ou encore "Heureux les humbles car ils hériteront du monde" indiquent on ne peut plus clairement la tendance à faire de la gêne et de la souffrance des éléments de plaisir, de l'humilité et de la honte des instruments de désir. La vie même et la mort du Christ sont la glorification de la souffrance. Tous les saints et les ascètes se châtiaient sévèrement et sans répit : saint Benoît et saint François d'Assise se roulaient dans les buissons d'épine, de préférence en plein hiver et sous la neige; saint Macaire s'asseyait nu sur une fourmilière; saint Antoine passait le plus clair de son temps à se flageller; son disciple, saint Hilarion, se chargeait le col d'une lourde chaîne en fer, qui l'obligeait à se tenir à quatre pattes. Côté dames : sainte Marie-Madeleine de Pazzi, non seulement adorait se faire fustiger par la supérieure du couvent, mais elle se nourrissait d'excréments; quant à sainte Thérèse d'Avila, après s'être copieusement auto-flagellée et avoir écrasé ses seins sous une claie d'osier, elle se couchait sur un lit de fagots. Que ces tortures soient infligées pour pour la "bonne cause" - résister à la tentation du péché - ne change rien à l'affaire. Tous les documents nous apprennent que de ces supplices mêmes surgissaient de nouvelles tentations : "l'esprit impur" revenait par ce détour, le détour de la satisfaction masochiste. Qui a inventé le jeûne et les pénitences? Qui a dit qu'il fallait tendre la joue droite quand on était frappé sur la gauche? "Dès qu'il y a un coup à recevoir, le masochiste tend la joue" (Freud). Kraft-Ebing aurait pu s'éviter la peine d'inventer un mot nouveau. Il en avait un tout prêt, et qui avait fait ses preuves : christianisme.

Jean Streff : LE MASOCHISME AU CINÉMA,
Éditions Henri Veyrier, 1978, page 13