Elles étaient de sortie

et pour ne pas, pas déjà, pas encore, pas tout de suite mourir, encore tenir au peu qui tient lieu d'essentiel, faute d'avoir ou être collecter consigner les produits du hasard

Hier soir, après l'erreur d'avant-hier, autant indécision que lecture erronée de l'heure du film, j'ai pris la route du cinéma pour la séance de huit heures dix. Arrêté à la balise de la voie qui traverse tout le quartier, j'ai vu tourner, venant des rues en face, une longue auto blanche. Limousine : un de ces mots qu'on emploie si peu qu'on n'en est pas toujours très sûr. Les vitres noircies dudit véhicule empêchaient qu'on en voie les occupants. Comme il avait pris le chemin de la rampe en direction du centre ville, je l'ai forcément suivi. Rue de V., il m'a semblé que le conducteur roulait volontairement très lentement et j'ai pensé : par provocation. Un bras nu, dont on ne pouvait pas dire s'il était masculin ou féminin, passait par la vitre arrière de droite et, comme on dit, faisait signe, signe que je trouvais évidemment moqueur. La voiture arrivée au niveau de la poste, le dépassement d'un groupe de jeunes sur le trottoir de droite a donné lieu à un échange bruyant avec les passagers, les et les autres parlant apparemment le même idiome des rues. Au rond-point du théâtre, deux ou trois bus s'étant intercalés, j'ai perdu de vue l'inhabituelle automobile.

Au cinéma, peu de monde dans la salle – des couples et moi seul. Le film commence par une exposition magistrale de grands tableaux ralentis qui à eux seuls méritent le déplacement. Lars von Trier : Melancholia. Lettrage manuel, très graphique, puis première partie : Justine et Michael, jeunes mariés, sont filmés coincés dans une limousine blanche, elle-même coincée dans une route trop étroite.

Résonances

Il y a sur l'étagère derrière moi au moins une vingtaine de livres en néerlandais. Plusieurs auteurs dont je n'avais même jamais entendu le nom avant d'étudier cette langue m'ont donné envie de continuer à les fréquenter. Ainsi Willem Frederik Hermans.

Ce midi même, c'est Nooit meer slapen (Ne plus jamais dormir), acheté il y a deux ou trois ans à Bruxelles, que je décide d'entamer. Le début ne me semble pas trop difficile et relire une phrase permet souvent de la comprendre malgré un doute concernant le vocabulaire. Mais très vite, à la deuxième page du premier chapitre*, c'est autre chose qui provoque la relecture :

Le narrateur se présentant à un rendez-vous se trouve en présence d'un intermédiaire peu aimable devant lequel il se sent obligé de prouver le sérieux de sa visite. La secrétaire du professeur qu'il doit rencontrer lui a donné ce rendez-vous pour ce jour même à dix heures et demie.

Ce disant, il regarde machinalement sa montre :

"Je l'avais réglée hier, dès mon arrivée à Oslo, à l'heure d'été norvégienne. Dix heures et demie."

Tous les médias du monde résonnent en ce moment de la tuerie survenue hier dans le tranquille pays nordique.

Je ne savais absolument rien du roman de Hermans.



* De Bezige Bij, Amsterdam 2008, page 8 en haut.

Hypnoses

Depuis quelque temps, lorsque je me réveille au très petit matin et que je me sens incapable de me rendormir, je me lève, prends le petit déjeuner et m'occupe dans le local du garage, à du courrier ou au rangement des choses amoncelées là depuis des années, et ce jusqu'au moment où la fatigue revient, assez forte pour me donner l'envie de me remettre au lit. Cela fonctionne généralement, et même si je ne retombe souvent que dans un agréable abandon des forces, proche de l'état atteint grâce aux techniques de relaxation.
Occasion souvent de voir sans être endormi des choses les yeux fermés. Pendant une toute une période c'était comme un fourmillement de fragments de mots ou de lettres, trop instables pour être lisibles mais me faisant penser que les textes lus auparavant sur écran ou papier avaient impressionné assez durablement ma rétine et que ces restes superposés s'éteignaient ainsi lentement à la façon d'un feu. Plus récemment ce sont comme des concrétions à la limite du minéral et du biologique0, vues en relief et du dessus comme celles qui garnissent les fonds sous-marins, et comme elles à la fois immobiles et insaisissables, battant imperceptiblement dans une pénombre monochrome, genre vert ou bleu foncé – ce matin c'était rouge.
Et il me faut ici en signaler l'essentiel : ce ne sont pas des rêves dont je me souviens réveillé, mais des visions quasi réelles survenant dans un curieux état de conscience dont j'ai fait l'expérience il y a plusieurs dizaines d'années, et alors de façon éprouvante. C'était des fois où endormi d'un coup je me suis retrouvé saisi dans des hallucinations qui avaient ce même statut de perceptions conscientes, lesquelles ne concernaient pas que le sens de la vue. D'une part j'étais physiquement paralysé, d'autre part pris dans un flux qu'il me semblait pouvoir maîtriser, en ce sens que mon déplacement spatial me semblait dépendre dans une certaine mesure de ma pensée. Dans une certaine mesure parce qu'également conscient d'approcher la mort. Le réveil n'effaçait pas ce sentiment terrifiant mais j'étais forcé d'en constater l'absence de causes réelles, si ce n'est parfois une grande fatigue ou la respiration gênée du nez dans l'oreiller. Et j'ai appris un jour qu'on pouvait parler d'état hypnagogique.
Cela étant, les versions soft récentes en sont venues à m'intéresser au même titre que m'amusent les images en 3 D produites par la vision parallèle. Après l'appréhension des premières fois j'ai trouvé ces dernières extraordinairement brillantes et reposantes. Considérant donc ce matin cette image en relief et en rouge, je décidai, chose qu' on ne pourrait jamais faire dans un rêve, de voir si je pouvais par la volonté influer sur sa couleur, et en l'occurrence la faire passer du rouge au jaune, et après un effort il m'a semblé voir apparaître du doré sombre, avant que je m'endorme pour de bon. Du moins puis-je le déduire de ce qui a suivi et qui a été en fait comme la punition de ce moi trop malin, qui pensait avoir apprivoisé les bêtes de la nuit.
En résumé un mix de mes cauchemars "normaux", où je me perds et perds tout dans des architectures plus ou moins dérivées de lieux familiers - ici la maison à nouveau en travaux, et de ces hallucinations terrifiantes de naguère. Entre autres composantes caractéristiques c'est en volant paralysé au-dessus de ces marches de béton1 que je descends ou monte un escalier. Trois ou quatre fois je pense avoir réussi à m'en sortir pour me retrouver dans autre version du même, comme dans le système d'univers parallèles de ces séries télévisée regardées il y a peut-être dix ans. Au dernier plongeon je prends conscience que tout cela témoigne d'un dérèglement psychique grave, nouveau et irréversible2, que je serai cette fois-ci forcé de prendre en compte face au psychiatre que je vais consulter3. Sur quoi le moi qui ne sait pas nager fait un dernier effort pour remonter respirer à la surface et regagne enfin encore une fois les livres et la poussière, le désordre familier de la maison réelle.


Notes du lendemain 10 juillet 2011

0
À Paris la veille, vu à la Pinacothèque un de ces tableaux de Max Ernst que je ne trouve ni abstraits dans l'acception habituelle, ni surréalistes comme des Magriite, mais plutôt réalistes à la manière d'une fiction qui semble rendre compte d'une réalité étrange parce qu'inconnue

1 Même endroit même jour, dans un escalier du musée du Quai Branly, je compare la qualité des marches avec celles des escaliers extérieurs de la gare de Fréthun.
2 Dans le train, lu d'Annie Ernaux "Je ne suis pas sorti de ma nuit". Sa mère hospitalisée, déjà gravement atteinte par la maladie d'Alzheimer, dit elle-même : "Je crains que ça ne soit irréversible" (N.R.F. Gallimard 1997 pages 38-39).
3 La consultation était ophtalmologique et la spécialiste a trouvé que ma vue n'avait guère changé depuis ma visite d'il y aura bientôt cinq ans. Elle m'a même rassuré quand aux bestioles translucides que je vois nager dans mon champ visuel sous certains éclairages et principalement devant une feuille blanche de papier à dessin, quelque chose qui est d'après elle propre aux myopes. Habitué à vivre en imaginant le pire, son absence présente devrait me réjouir, mais voir me fait aussi souffrir.

La Rentrée des Chambres

Dessin de Jeanniot, in Le Rire n° 365 du 2 novembre 1901
(rehauts numériques)



Post-scriptum :
Dessin de Kerleroux dans
Le Canard Enchaîné
d'aujourd'hui
mercredi 29 juin 2011

Quand la science infuse...

... ou quand le nucléaire faisait dans la layette:

Pub. André Hirsch, Paris

Y a-t-il eu des études concernant la laine radio-active et autres produits de beauté du genre Tho-Radia? Des échos dans la presse? Ils ne semblent pas avoir vécu longtemps mais on n'en a pas non plus entendu parler.
Post-scriptum: Je n'avais pas cherché!
Trouvé sur le net: Les "pouvoirs miraculeux" de la radio-activité
et une très intéressante histoire de Tho-Radia sur Persée, "portail de revues en sciences humaines et sociales"
Reste quand même à savoir (il me semble) ce qu'il en a été des effets, s'ils ont été observés et rendus publics.

Bulletin trimestriel

Quelques notes pour tenir à la route, laquelle peu à peu, loin de l'accident et du théâtre des rencontres, loin de tout romanesque, s'effrite et s'efface, se pointille, s'espace et s'enlise dans les sables, sous le poids de survivre, sous les pavés des journaux à grands tirages. Ce véritable bas-côté n'aura un jour plus d'herbe, plus de fleurs de rien, plus d'insectes nuisibles. Même les amis passent à la douane, s'y déshabillent avec plaisir et montent en foule dans les nouveaux paquebots, dans les radeaux insubmersibles de la méduse spectaculaire. La porte du placard condamné se recouvrira un jour d'affiches numériques, de messages hurlants et clignotants dont le racolage actif finira bien par déloger ou enterrer l'ermite. Où il ne sera encore une fois pas question d'analyse ou de critique à proprement parler, mais des idées venues au fil des livres des derniers mois.

N'y aura-t-il d'ailleurs jamais autre chose que cette lecture sensiblement superficielle, que ce lecteur volant ou se perdant entre l'accroche d'une couverture et le magma des mots? D’Albertine retrouvée, ou plutôt recherchée, l'Astragale 1 lui a fait réaliser combien peu, combien mal il a lu même les auteurs qu'il dit aimer, combien oublié ou pire, combien de fois il est passé aux déclarations intempestives, aux poses de circonstance. Et dans son monde enfantin, de lire nous dormirons plus tard, nous avons des gens à voir d'abord, des amis qui habitent tout en haut du Pas-de-Calais et que Julien veut me faire connaître (p. 181) lui donne envie d'en chercher, ici maintenant, des traces.


. . . . . . .

Mais La crèche ayant été achevée auparavant, le comblement peu après d'une lacune culturelle aura été l'occasion d'une de ces coïncidences qui le ravissent sans raison valable. De Georges Pérec n'avait été lu que W, paru en feuilleton dans une revue littéraire, puis La Disparition et Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, le tout restant nimbé du bruit qui les entoure, sans qu'on en ait vraiment été touché d'une façon ou d'une autre. La vie mode d'emploi a été acquis puis remisé aux côtés des Finnegans Wake et autres Belle du seigneur dans les cartons réels de l'utopique bibliothèque personnelle. Or voici que Les Choses 2, tant de fois aperçu en vente et jauni au soleil des marchés aux puces sans causer la moindre envie, est apparu d'un coup dans le champ du lisible, puis a été lu sans peine.

Et cette fois-ci, faute du sens qui n'a jamais été son fort ( au lecteur), s'est imposée une musique, d'autant plus fascinante qu'elle semble indépendante, ou du moins non directement rattachée au récit ou au propos du livre. La tentation a été grande d'y voir le résultat d'une contrainte d'écriture mais même si c'en était le cas il va de soi que sa contrepartie en était l'effacement ou le camouflage. Sans aucune enquête approfondie apparaissent des marques somme toute banales, virgules, énumérations, nombres, clichés, mais assorties d'une variété et d'une irrégularité si imparables qu'elles ne laissent aucune prise à la perception d'un système. Plus visible est l'architecture des temps, du conditionnel au futur en passant par l'imparfait, également difficile d'en tirer conclusion si ce n'est que le plaisir ou la frustration auraient à voir avec cette organisation.

Retour au prosaïque: en ce début d'année, La Crèche se terminait par le Voyage à Tunis d'Albertine Sarrazin et dans Les Choses, Jérôme et Sylvie « tentèrent de fuir ». Ils séjourneront à Sfax. En ce même début d'année 2011 la Tunisie attirait tous les regards du monde.


. . . . . . .

Philip K. Dick a beau ouvrir La Brèche dans l'espace 3, il n'est pas simplement auteur de science-fiction. Le concept des mondes parallèles, les thèmes extrapolés – du racisme, de la surpopulation, de la cryogénie – participent effectivement du genre mais son imagination échevelée met sans cesse au défi les effets spéciaux des adaptations cinématographiques. Qu'apparaisse déjà ici un président américain noir n'est aussi qu'un détail. Son récit souvent imprévisible met aux prises des personnages humainement complexes avec un environnement dont le réalisme étrange contamine jusqu'à la langue. Dès la première page (page 7) entrent en scène les Cols, les cryos, et ce qui reviendra plus loin sous le sigle S.S.S., la Sécurité Sociale Spéciale. Plus étonnante est la phrase suivante : [Sal Heim] était toujours angoissé à l'idée de parler avec George Walt. Ils* représentaient une mutation très particulière; Heim n'avait jamais rien vu de semblable. Il n'en restait pas moins qu'en dépit de leur handicap, George Walt s'étaient hissés* au sommet de la puissance économique de la société.

*Ils *s'étaient hissés : l'entité « George Walt », monstre siamois est deux personnes, d'où l'accord au pluriel. Et dans ce monde des plus instables, le mutant lui-même sera déstabilisé, le racisme porté à une autre dimension, la fin énigmatique.

Sans pourtant empêcher que le moindre personnage reste avant tout humain, aussi bien l'alien resté que l'homme d'ici qui a fait le pas, est passé dans l'autre monde et en est revenu. Page 243:

- Lorsqu'on a eu des espérances, expliqua Hadlley après une pause, il est toujours difficile de continuer comme si de rien n'était. Les abandonner n'est pas difficile; de ce côté-là,c'était même facile. Après tout, c'est nécessaire parfois. Mais après... Il fit un grand geste et grogna : – … Qu'est-ce qui les remplace? Rien§ Et ce vide est effrayant. Il est énorme. Il absorbe tout le reste, d'une certaine façon; il est parfois plus grand que le monde entier. Il croît. Il devient insondable. Tu vois de quoi je veux parler?

- Non. (Et Pethel s'en fichait plutôt.)

Où on surprend le lecteur tenter de détourner la citation pour se mettre en avant une fois de plus : passons. Un univers malgré tout humain et une vivacité dans le cheminement expressif sont aussi le propre du personnage suivant.

Bonjour tristesse lu à l'adolescence n'avait guère impressionné, ni donné au jeune homme l'envie de lire d'autres œuvres de Françoise Sagan. Ce n'est que sur le tard que la femme écrivain un jour apparue à la petite lucarne de la télévision a fait effet, et justement par son rapport rare à l'appareil médiatique, renvoyé par elle au statut de simple appareil. Une personne parlant ou se taisant comme insensible ou indifférente à la célébration, et surtout n'en épousant pas les cadres. C'est cette étanchéité innocente de vif-argent qui avait plu à son si peu lecteur.

Réponses 4 est une recomposition d'entretiens et interviews réalisée avec sa collaboration et éditée par Jean-Jacques Pauvert en 1974. Conversation sans interruption, artificielle au sens positif du mot, le livre s'est lu d'un trait, comme sous le charme d'une voix naïve et présente qui sans cesse navigue dans les reprises et les contradictions sans jamais provoquer ni fuir. Qui donne envie de la lire quand même, bien qu'elle se soit tue. Écoutons-la parler du temps:

(P. 95:)
- Qu'est-ce que serait, pour vous, une vieillesse triste?
- Le pire que je puisse imaginer, en fin de compte, pour moi, c'est d'être à l'Académie Française ou au Fémina, entre Marguerite Duras, Françoise Mallet-Joris et Geneviève Dormann, toutes les quatre résignées... ce serait l'Apocalypse, Jérôme Bosch . Enfin une vision d'horreur pour tous les quatre...


(P. 123, fin du livre:)
- Une dernière phrase, un souhait?
- Je voudrais avoir dix ans; je voudrais ne pas être adulte. Voilà.

Le deuxième trimestre bien entamé a fait faire au zigzagueur inter-textuel un angle des plus aigus qui soient. Le cœur froid 5 de Jacques Sternberg n'a rien à voir avec tout ce qui précède. On entre là en pure étrangeté, en pleine inactualité, dans quelque chose entre poésie et littérature autiste, que l'on considère l'héroïne, le narrateur ou l'auteur lui-même, dont l'univers replié conserve malgré tout quelque chose de fascinant et - quand ça ne serait que comme contrepoint obscur ou opaque - de nécessaire au jour d'aujourd'hui.


1 Le Livre de Poche, 2e trimestre 1978
2 10/18 mars 1994
3 Le Livre de Poche Science-Fiction, 5/1990
4 Le Livre de Poche 4e trimestre 1976
5 10/18 1er trimestre 1973

La crèche

Sacrifice païen aux circonstances que d'en écrire ici, mais avoir choisi La crèche* comme livre de chevet ou de salle d'attente en période d'Avent avait été soit inconscience soit pure coïncidence. L'auteur étant Albertine Sarrazin, le titre, qui selon l'usage est aussi celui de la première nouvelle de ce recueil, évoquait d'abord soit les logis de fortune de la vagabonde, soit les prisons de la jeune délinquante. Que l'héroïne de cette fiction soit une jeune femme emprisonnée ne surprend guère, tant l'écriture ressemble à celle de l'œuvre ouvertement autobiographique. On n'imagine même qu'un alter ego. Plus étonnant l'objet du récit, la crèche du titre, qu'il faut bien prendre au sens le plus courant, celui répandu par la religion catholique.

C'est le soir du 24 décembre et la narratrice raconte pourquoi elle s'en fabrique une, et comment elle s'y prend.

J'ai toujours fait ma crèche – Du moins je n'ai pas l'impression d'avoir connu des Noëls où la crèche des églises, ou celle de la maison, suffisait à me réjouir (p. 7).

Je « passe mon temps », comme on dit, à l'atelier et à la cour de promenade, mais c'est seulement le soir, lorsque la surveillante me boucle dans ma cellote jusqu'au lendemain sept heures, que je commence à me sentir bien (p. 7-8).

Cette crèche-ci, je la ferai avec les moyens du bord (p. 12)

Boite en carton, Nescafé, papier d'emballage, colle de riz, bout de bois d'allumage, bout de savon, rond d'aluminium des boîtes de Ricoré. La voilà terminée :

Je souffle sur les subtils copeaux pour que rien ne souille le parquet de ma crèche (p. 23).

On a un instant pensé à la métaphore, à un passage à la dimension supérieure, mais non, c'est bien de l'étable miniature fabriquée qu'il s'agit.

Cependant, plus haut, juste avant la séance de travail manuel, c'est bien la détenue qui se décrivait elle-même:

… j'ai même fait mon ménage pour demain. Une vraie pensionnaire... mon petit tas de poussières attend sagement, dans l'encoignure de la porte, la pelle de la fille de service (p. 11-12).

La cellule ou la crèche comme lieux où venir au monde.

De la foi ou d'un dieu un rite est la seule trace. Guère question pour l'activité humaine : le temps, les choses et les mots lui suffisent.


* Le Livre de Poche, 1975

C'est un mensonge!

Jean-Noel Potte is not on Facebook.
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Facebook to connect with him. Just do it here.Une demande de rectification n'a abouti à rien.
Ne croyez pas tout ce qui s'affiche sur vos écrans.
Ils utilisent votre nom pour leur propre compte, grossissent comme un cancer.

Jean-Noel Potte n'est pas sur Facebook.
Inutile de s'inscrire sur Facebook pour entrer en contact avec lui. C'est ici que vous pouvez le faire : voir adresse dans la colonne de droite.

Idées auto-mobiles

Ayant entendu Comme on est venu sur mon autoradio, je n'ai pas reconnu Vaya Con Dios mais cela m'a fait plaisir d'entendre ensuite leur nom, des années après les avoir découverts de la même façon au hasard des ondes grâce à une autre chanson, dont le charme est resté pour moi vivace jusqu'à aujourd'hui. Il faut dire que je suis sensible aux chansons. Elle ne sont qu'exceptionnellement des poèmes mis en musique mais ont justement ceci de magique de n'être rien en dehors de la conjonction d'un texte, d'une musique et d'une voix – cette dernière y étant souvent pour beaucoup.

En l’occurrence, Just a friend of mine avait je ne sais quoi d'à la fois intemporel et si évident que je me suis d'abord pensé ignare de ne rien en savoir. Comme un film connu de tout un chacun que je n'aurais jamais vu. De même Puerto Rico m'a semblé d'emblée faire partie d'une réalité culturelle préexistante : non pas écrite dans un genre mais y appartenant. D'apprendre par la suite que la chanteuse Dani Klein était belge et de mon époque n'a fait qu'ajouter à mon admiration pour elle.

Cette fois-ci au contraire le propos est bien temporel et exprime sinon un refus des croyances religieuses du moins un rejet catégorique des débordements des cultes dont les préceptes et les interdictions ne font trop souvent que mordre sur notre vie déjà courte. Le refrain reprend le titre :

Il n'y a qu'une seule chose dont on soit sûr
Comme on est venu...
On repartira.

Nous sommes ici tout proches des Brel, Brassens et Ferré, mais peut-être aussi des Willem Vermandere et autres Jules de Corte du domaine néerlandophone. En ce qui concerne ces derniers, je m'avance peut-être trop à partir de bribes plus ou moins bien comprises chez l'un et l'autre. Pas de problème en tout cas avec le texte français du titre qui me fait écrire ici.

Dans ma voiture, j'ai tout d'un coup pensé aux femmes auxquelles une religion impose ou fait désirer la burqa, puis, à ceux de nos compatriotes qui circulent dans des véhicules dont les vitres, à l'exception du pare-brise , sont noircies. J'ai alors pensé qu'il serait plaisant de parler dans ce cas de burqas à roulettes, tout à fait de chez nous. Je me rappelle en effet une expérience personnelle. Un jour, comme je venais de faire le plein dans une station-service et que je payais à la caisse, j'attendais avec impatience et curiosité l'entrée du client suivant, dont je n'avais vu que la voiture ainsi transformée en quasi-chambre noire. Enfin j'allais pouvoir voir à quoi ressemble un de ces conducteurs photophobes! Comme j'aurais dû m'en douter, il franchit le seuil protégé par des lunettes de soleil. Je viens de lire qu'elles sont aussi conseillées aux femmes dans certaines régions du monde.

Mais je n'ai pas à fanfaronner, moi qui ci-contre ai remplacé ma photo par des phares qui trouent la nuit. Je trouvais que mes cheveux gris étaient devenus trompeurs par rapport à la réalité et n'avais pas envie d'imiter Roman Opalka qui se photographie après chaque séance de peinture. Et je crois que la toile ajoute trop vite notre image à ses galeries publicitaires.

Chacun son explication. Mais en ce qui me concerne les voitures noircies me déplaisent encore plus que les autres. Quant aux femmes voilées c'est plus compliqué et il ne faudrait pas l'analyser sans s'interroger par exemple sur les variations extrêmes de la pudeur vestimentaire et l'utilisation marchande de la nudité.

Pour ce qui est des musulmanes ou autres qui ont un simple foulard qui laisse voir le visage, ce qui me frappe c'est que les médias, à ma connaissance, ne rappellent jamais que ce banal accessoire a longtemps fait partie du costume de beaucoup de paysannes européennes, comme si on voulait rendre l'autre plus autre qu'il n'est. Il me semble que je n'ai jamais vu ma grand-mère sans, et d'après ma mère, dans les villages et jusqu'après la guerre, aucune femme ne serait rentrée à l'église les cheveux découverts.

On revient au thème de Comme on est venu...

Graffiti


Dieu est mort ne remue ni patte ni oreille

On n'a plus pour lumière quand il est très tôt

Que les cierges stupides des panneaux robots

Qui cassés continuent à taper sur les nerfs


Dérangements

Rêve-éclair : tout se suit en un instant. Samedi soir, endormi sur la banquette où j'avais commencé à regarder cette rediffusion actuelle du feuilleton Le prisonnier sans avoir réussi à en voir un seul épisode entier. N'en ai apprécié que l'aspect plastique, que les couleurs, dont je ne sais pas si elles sont d'époque ou rajoutées récemment. Le pull ou je ne sais quel autre haut rayé de la protagoniste du personnage principal.

D'abord simplement quelque part, dans le rassemblement mi-privé mi-public d'une fête ou d'un événement culturel, une femme jeune, non pas adolescente mais dans les trente ans quand même jeune comme je ne suis plus. Me fait la bise et dit quelque chose comme : Ça va toi? Interrogation qui n'en est pas une mais le bonjour d'une personne de l'autre sexe qui ni m'attire ni me déplaît et que je vois avec plaisir sans crainte ni obligation : la femme facile non pas au sens trivial de femme légère dont la sexualité est le seul attribut mais au contraire celle pour qui cela n'aurait été non pas crucial mais simplement une des pièces des rapports humains - celle-là qui, bien plus que les poupées érotico-pornographiques de la misère solitaire, mériterait d'être appelée fantasme, si seulement j'arrivais à ne plus me souvenir que deux ou trois réelles ont croisé ma vie, et que je les ai parfois méprisées – ou est-ce erreur, encore? Cette parenthèse avant la chute.

Le lieu du rêve se définissant davantage devient une sorte de long espace où l'on peut ou rester debout ou s'asseoir, d'abord un bar puis l'intérieur d'un véhicule de transport en commun (salut les psys), genre voiture de métro ou bus accordéon. Je cherche en vain deux sièges côte à côte mais je n'en vois que des isolés ou alors curieusement disposés les uns par rapport aux autres, ni adjacents ni opposés ni même à angle droit, comme pensé à dessein par un architecte d'ameublement urbain à la solde de je ne sais quel Big Brother. Je me dis tant pis, de toute façon j'ai oublié le nom, je veux dire le prénom, de cette femme hasardée qui a déjà disparu, et j'aurais eu trop honte de le lui (re)demander.

(Dimanche après-midi, quelqu'un refuse l'ordre des chaises.)