C'est un mensonge!

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Ne croyez pas tout ce qui s'affiche sur vos écrans.
Ils utilisent votre nom pour leur propre compte, grossissent comme un cancer.

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Idées auto-mobiles

Ayant entendu Comme on est venu sur mon autoradio, je n'ai pas reconnu Vaya Con Dios mais cela m'a fait plaisir d'entendre ensuite leur nom, des années après les avoir découverts de la même façon au hasard des ondes grâce à une autre chanson, dont le charme est resté pour moi vivace jusqu'à aujourd'hui. Il faut dire que je suis sensible aux chansons. Elle ne sont qu'exceptionnellement des poèmes mis en musique mais ont justement ceci de magique de n'être rien en dehors de la conjonction d'un texte, d'une musique et d'une voix – cette dernière y étant souvent pour beaucoup.

En l’occurrence, Just a friend of mine avait je ne sais quoi d'à la fois intemporel et si évident que je me suis d'abord pensé ignare de ne rien en savoir. Comme un film connu de tout un chacun que je n'aurais jamais vu. De même Puerto Rico m'a semblé d'emblée faire partie d'une réalité culturelle préexistante : non pas écrite dans un genre mais y appartenant. D'apprendre par la suite que la chanteuse Dani Klein était belge et de mon époque n'a fait qu'ajouter à mon admiration pour elle.

Cette fois-ci au contraire le propos est bien temporel et exprime sinon un refus des croyances religieuses du moins un rejet catégorique des débordements des cultes dont les préceptes et les interdictions ne font trop souvent que mordre sur notre vie déjà courte. Le refrain reprend le titre :

Il n'y a qu'une seule chose dont on soit sûr
Comme on est venu...
On repartira.

Nous sommes ici tout proches des Brel, Brassens et Ferré, mais peut-être aussi des Willem Vermandere et autres Jules de Corte du domaine néerlandophone. En ce qui concerne ces derniers, je m'avance peut-être trop à partir de bribes plus ou moins bien comprises chez l'un et l'autre. Pas de problème en tout cas avec le texte français du titre qui me fait écrire ici.

Dans ma voiture, j'ai tout d'un coup pensé aux femmes auxquelles une religion impose ou fait désirer la burqa, puis, à ceux de nos compatriotes qui circulent dans des véhicules dont les vitres, à l'exception du pare-brise , sont noircies. J'ai alors pensé qu'il serait plaisant de parler dans ce cas de burqas à roulettes, tout à fait de chez nous. Je me rappelle en effet une expérience personnelle. Un jour, comme je venais de faire le plein dans une station-service et que je payais à la caisse, j'attendais avec impatience et curiosité l'entrée du client suivant, dont je n'avais vu que la voiture ainsi transformée en quasi-chambre noire. Enfin j'allais pouvoir voir à quoi ressemble un de ces conducteurs photophobes! Comme j'aurais dû m'en douter, il franchit le seuil protégé par des lunettes de soleil. Je viens de lire qu'elles sont aussi conseillées aux femmes dans certaines régions du monde.

Mais je n'ai pas à fanfaronner, moi qui ci-contre ai remplacé ma photo par des phares qui trouent la nuit. Je trouvais que mes cheveux gris étaient devenus trompeurs par rapport à la réalité et n'avais pas envie d'imiter Roman Opalka qui se photographie après chaque séance de peinture. Et je crois que la toile ajoute trop vite notre image à ses galeries publicitaires.

Chacun son explication. Mais en ce qui me concerne les voitures noircies me déplaisent encore plus que les autres. Quant aux femmes voilées c'est plus compliqué et il ne faudrait pas l'analyser sans s'interroger par exemple sur les variations extrêmes de la pudeur vestimentaire et l'utilisation marchande de la nudité.

Pour ce qui est des musulmanes ou autres qui ont un simple foulard qui laisse voir le visage, ce qui me frappe c'est que les médias, à ma connaissance, ne rappellent jamais que ce banal accessoire a longtemps fait partie du costume de beaucoup de paysannes européennes, comme si on voulait rendre l'autre plus autre qu'il n'est. Il me semble que je n'ai jamais vu ma grand-mère sans, et d'après ma mère, dans les villages et jusqu'après la guerre, aucune femme ne serait rentrée à l'église les cheveux découverts.

On revient au thème de Comme on est venu...

Graffiti


Dieu est mort ne remue ni patte ni oreille

On n'a plus pour lumière quand il est très tôt

Que les cierges stupides des panneaux robots

Qui cassés continuent à taper sur les nerfs


Dérangements

Rêve-éclair : tout se suit en un instant. Samedi soir, endormi sur la banquette où j'avais commencé à regarder cette rediffusion actuelle du feuilleton Le prisonnier sans avoir réussi à en voir un seul épisode entier. N'en ai apprécié que l'aspect plastique, que les couleurs, dont je ne sais pas si elles sont d'époque ou rajoutées récemment. Le pull ou je ne sais quel autre haut rayé de la protagoniste du personnage principal.

D'abord simplement quelque part, dans le rassemblement mi-privé mi-public d'une fête ou d'un événement culturel, une femme jeune, non pas adolescente mais dans les trente ans quand même jeune comme je ne suis plus. Me fait la bise et dit quelque chose comme : Ça va toi? Interrogation qui n'en est pas une mais le bonjour d'une personne de l'autre sexe qui ni m'attire ni me déplaît et que je vois avec plaisir sans crainte ni obligation : la femme facile non pas au sens trivial de femme légère dont la sexualité est le seul attribut mais au contraire celle pour qui cela n'aurait été non pas crucial mais simplement une des pièces des rapports humains - celle-là qui, bien plus que les poupées érotico-pornographiques de la misère solitaire, mériterait d'être appelée fantasme, si seulement j'arrivais à ne plus me souvenir que deux ou trois réelles ont croisé ma vie, et que je les ai parfois méprisées – ou est-ce erreur, encore? Cette parenthèse avant la chute.

Le lieu du rêve se définissant davantage devient une sorte de long espace où l'on peut ou rester debout ou s'asseoir, d'abord un bar puis l'intérieur d'un véhicule de transport en commun (salut les psys), genre voiture de métro ou bus accordéon. Je cherche en vain deux sièges côte à côte mais je n'en vois que des isolés ou alors curieusement disposés les uns par rapport aux autres, ni adjacents ni opposés ni même à angle droit, comme pensé à dessein par un architecte d'ameublement urbain à la solde de je ne sais quel Big Brother. Je me dis tant pis, de toute façon j'ai oublié le nom, je veux dire le prénom, de cette femme hasardée qui a déjà disparu, et j'aurais eu trop honte de le lui (re)demander.

(Dimanche après-midi, quelqu'un refuse l'ordre des chaises.)

Soixante à l'heure

Hier soir me suis relevé après m'être couché tôt, n'arrivant pas à m'endormir. Le lecture - d'un des deux ou trois journaux que j'achète encore - aidant, j'ai pu ensuite selon mon habitude sombrer presque instantanément, dès la lampe de chevet éteinte. Presque : le temps de lire l'heure au cadran numérique du réveil et de trouver que le total des heures et des minutes faisait cent. Un bon chiffre. J'ai même mémorisé l'image. Le nombre favori d'un ami et le mien, de nombre fétiche.
Sauf que ce matin* il me faut constater que l'addition magique ne s'était faite qu'au prix d'une lecture acrobatique : de gauche à droite avant le point, de droite à gauche après. Mais spontanément. Comme il m'arrive parfois de lire un mot pour un autre.
_____________________________________________________________
* Sauf que ce matin-là je n'avais pas corrigé l'erreur du rêve mais l'avais tout bêtement remplacée par une autre. Pour que la somme fasse 100 le nombre des minutes affiché aurait dû tout simplement être 77. Aujourd'hui 9 mai 2021 j'ai donc corrigé le titre ci-dessus en conséquence.
Mais me connaissant,  je fais peut-être une autre erreur ici.
 

Vous avez dit vivants?

Les jardins publics nous avaient habitués aux pancartes plantées au pied de tel ou tel arbre et qui nous donnaient son nom latin ou nous renseignaient sur son origine. Il suffisait de lever les yeux pour le regarder une deuxième fois. Celles plantées ici sont d'une autre nature – façon de parler. Bardées de métal, vitrées ou plastifiées, raccordées à des câbles électriques et même surmontées d'appendices en forme d'antennes, elles sont tout sauf naturelles. Pire, elles envahissent les allées et divertissent le regard. Regardez ici! Voyez comme la coccinelle est belle! Mon œil! Il y a belle lurette que les plantations urbaines n'attirent plus les papillons ni aucun autre invertébré. Autos mobiles et insecticides, macadam et panneaux publicitaires, les parterres au carré craignent même la terre. On leur apporte leur terreau calculé et leur eau en citerne, on recouvre le sol de plastique ou d'écorces stériles. Regardez les images. Soyez sages vous aurez un bon point.

C'est la deuxième année que les gens d'ici ont ainsi droit à une exposition environnementale soi-disant écologique et soi-disant gratuite, alors qu'elle a été sauf erreur bel et bien payée avec les impôts locaux. Un fournisseur a trouvé là le bon filon. Ailleurs en ville les murs aussi ont des images. Comment boucher les trous des usines qui se sont fait la malle, des prisunics et autres monoprix trop luxueux pour la clientèle indigène, et d'autant plus qu'elle a déjà été mise en coupe réglée par d'autres grandes enseignes plus populaires? Entendons : moins de produits véritablement durables et plus de plastique supposé jetable, alors qu'il durera des siècles dans les terres et les eaux – l'essentiel étant qu'il le paraisse et permette le renouvellement.... De grandes bâches peintes feront l'affaire et la fête foraine peut continuer à battre chaque année son plein, comme si de rien n'était. Les bourgeois ont, dit-on, apporté les clés.

Trouvé dans la boîte aux lettres








Le fait divers
n'a même pas
eu lieu
et des images
remontent
à la surface.
On ne sait pas
qui c'est.

 

 

 

Gouache et lavis, illustration de couverture : ici

Monoplan et montgolfière

C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur
Guillaume Apollinaire, Alcools (1913)

Télévisions

I

J'ai commencé il y a quelques jours la lecture d'un livre acheté il y a deux ans, après en avoir entendu dire du bien par quelqu'un qui le lisait. Ce qui n'est pas pour moi une raison suffisante : l'image de sa couverture allait entrer dans une de mes collections d'images, malgré son manque d'ancienneté - le thème m'intéresse surtout jusqu'aux années soixante-dix. Si je sais la date de son achat, c'est que j'y avais laissé le ticket de caisse et que j'ai été amené à le lire alors qu'il ne me servait que de marque-page. En effet, avant-hier au soir, croyant à tort qu'il avait été déplacé, j'ai constaté, arrivé au milieu de l'ouvrage, que je retrouvai là des pages déjà lues, suite à une erreur de fabrication : elles avaient été brochées en double à la place de celles de la fin. Hier au furet, on m'a d'abord dit que les échanges ne se faisaient que dans les dix jours suivant l'achat, puis on a quand même accepté de le remplacer. Le prix n'avait pas changé.

Curieusement, hier soir, j'ai terminé ce livre en sautant des mots et même des passages, ce que je fais rarement. Est-ce le fait que l'incident avait ainsi été réglé, je ne crois pas. Depuis le début je me forçais à lire quelque chose qui me captait sans me plaire. Et quand même arrivé à la fin, il était évident qu'il ne pouvait pas rejoindre les livres que je garde – du moins pour leur texte. Car je me suis alors rappelé qu'il allait pouvoir intégrer une de mes collections, que je constitue selon un critère arbitraire où mes goûts n'interviennent qu'accessoirement. En l'occurrence il s'agit d'une démarche comparable à celle du narrateur de ce livre : je rassemble des images imprimées du téléviseur ou de son écran, sans aucune nostalgie d'un contenu que je n'ai d'ailleurs que très peu connu aux époques choisies. Avec sans doute le plaisir un peu sadique de voir et d'avoir la machine bavarde réduite au silence. Et pour une fois c'est aussi un livre qu'en quelque sorte j'éteins.

II

Réveillé comme d'habitude aux petites heures du jour, j'ai allumé machinalement le robinet lumineux, puis comme souvent l'ai éteint après n'avoir rien trouvé qui vaille la peine puis imitant encore le personnage du livre pris le télérama, non pas pour m'informer sur les programmes, mais parce que cela fait des années que je le lis sans réfléchir comme un périodique quelconque, indépendamment de son objectif télé. Or voilà qu'il me semble plus lourd qu'à l'ordinaire – je dois dire que depuis un moment je le feuillette de plus en plus distraitement – et que tournant les pages une à une je me mets à considérer avec effroi un objet qui me dérange. Je réalise que pour y lire une page je suis pratiquement obligé d'en supporter une autre, à savoir publicitaire, mais d'autant plus insupportable qu'elle ressemble à celle que je lis : mêmes procédés graphiques, mises en page en harmonie. Exactement comme si je m'apprêtais à ramasser dans un bois une feuille d'arbre ou de plante et que je m'apercevais tout à coup que la feuille à côté est en fait un insecte qui la mime et s'apprête à m'attaquer. Fini le temps des périodiques qui cantonnaient les réclames au début et à la fin, si bien qu'on pouvait plus ou moins les sauter. Je ne me réabonnerai plus.

C'est comme ici. Vous avez bloqué les fenêtres intempestives? Qu'à cela ne tienne. La bouillie immonde remonte de partout, ça gargouille et clignote, ça vous met des petits mots et ça vous crache à la figure, ça vous tutoie et ça se moque. Les ordinateurs démultiplient la puissance de nuisance, sans qu'elle abandonne pour autant les autres supports.

Je ne crois pas que la publicité illimitée nous apporte quoi que ce soit de bon. C'est une sorte de cancer.

Le chemin rétréci





couverture
Que choisir?
n° spécial
janvier 1973
+
élément
album à
colorier
/
intercalaire
petit
classeur

Sternberg & Co : Mépris 3

Février 1974, Éditions La Marge, Kesselring éditeur, troisième et dernier numéro. On y retrouve la forme précédemment rodée, les rubriques et les collaborateurs de la compagnie Sternberg : le 'lexique toxique' et l''encyclopédie permanente', Berner et Topor. Pour changer, un problème de mots-croisés tient lieu de sommaire, et il n'y a qu'à feuilleter la présente livraison pour en trouver la solution.

Ce qui frappe alors, c'est la présence des dessins de Lucques, un véritable florilège et à eux-mêmes encore une fois tout sauf des illustrations : des articles parmi les autres. Dans le nombre, on s'arrête entre autres et entre les deux couvertures couleurs, à une crucifixion qui n'a pas effarouché les fidèles de l'époque – on doit dire que l'accouchement qu'on voit quelques pages plus loin est d'une autre violence. Des dessins qu'on se surprend à regretter aujourd'hui, mais qui sait, aurait-on accepté de leur auteur qu'il se soit répété en en faisant un fond de commerce, ou bien qu'il ait viré de bord? La tangente est aussi permise.

La bande dessinée cosignée par Jacques Sternberg et Jean Gourmelin apparaît comme l'autre morceau graphique du numéro. Mais sauf information contraire, cet épisode 'à suivre' des Journées de Mr Vase en sera en fait le dernier et son final d'œuvre inachevée est somme toute adéquat :

"Accablé, Monsieur Vase s'est écroulé et quand il reprend ses esprits, il se voit au bord d'une énorme valise ouverte, béante comme le vide, comme une tombe.

Et c'est avec terreur qu'il recule, recule..."

Des notes de lecture méprisantes on ne retirera naturellement que les titres qui 'valent le détour' . À vrai dire peu de littérature hors genre : Martin Eden de Jack London, De l'inconvénient d'être né, de E. M. Cioran, Siloé de Paul Gadenne et La Cruche d'or de James Stephens. Sinon, Jacques Sternberg défend toujours le fantastique, l'humour et les images : Diane Arbus, l'Art fantastique (Chêne), Maupassant, Cardon : La véridique histoire des compteurs à eau. Et il termine en écrivant, à propos du Bon sexe illustré (Minuit) de Tony Duvert :

"Miracle! On le croyait incapable d'écrire avec des points et des virgules, on le croyait enfermé dans son lyrisme personnel assez épuisant et puis non, il signe un ouvrage précis, acerbe et fort drôle : une mise en pièces et en boîte de la ridicule Encyclopédie de la vie sexuelle publiée par Hachette."

Têtes de turcs de ce dernier numéro: Jean Cau dans les 'Grandes rencontres' et 'ex-æquo' Denis Roche et Philippe Sollers comme 'Imbécile du mois' . Quant à l'article nécrologique sur 'La mort de Coco Chanel', il dessine en creux, irrespectueux en diable, un portrait surréaliste plutôt sympathique.

Et son classement dans les 'vieilles actualités' - "Elle est morte il y a exactement deux ans et un mois" - souligne le caractère parodique, voulu ou non, du format périodique de la revue. Mépris pouvait bien s'arrêter, sans plus de formalités.


Mépris 1 _ _ _ _ _ _ _ Mépris 2

Collage du jour









Publicité ancienne pour
tissu d'ameublement
Bon publicitaire
des années 60
Monotype

À celles qui tuent

Tu te lèves très tôt comme pour y aller Tu ressembles aux hommes Qui voyagent d'affaires Tu trimballes ton sac de chiffons invisibles Tes valises amères Tes poids et mesures La nuit se moque de ta détermination Depuis toujours tu t'amenuises Dans les hublots des longues-vues Dans l'entre-deux des meurtrières Du temps passé Dans la froideur répétitive de tes vains levers Les éboueurs ont le sourire aux lèvres Les femmes marchent Sur le tracé de ton cadavre Le grand jour s'est barré Y a belle lurette C'est à peine Si tu tournes Au barbecue mouillé

Poème-minute du 21 novembre revu aujourd'hui 30

Small Lives

Écrire que nous avons vécu serait exagéré, sauf à le mettre à la voix passive : été vécus. Et encore. Cette boîte, cette certitude d'y avoir été, et secoué à bleus et bosses, et dans le noir le plus profond. Il y a bien eu au tout début comme un matin où le soleil s'est allumé et a dit Regardez, tout est à vous, et puis ce soir ici présent où il revient se moquer du monde : Quoi? Encore vous encore là? Entre les deux la barrière à barreaux s'était dédoublée et le double décalé, fermant les objectifs. Camera obscura. Puissance moins. Et ces mots qui arrivent, des bâtons des roues.


Dans la nuit qui a régné, nos velléités de démarcation, pour ne pas dire de révolution, n'ont jamais été aussi grandes que les pressions du désir de conformité. Maison cuisine, jardin garage, moquette pelouse. Tombés dessus, sur le dos sur les pieds. Mais éviter les sujets qui fâchent. Se concentrer sur le sujet*. Photos macro, microscope et animalcules. Ça tombe bien : nous n'étions pas seuls.

À l'intérieur ou à la limite, après délogement plus ou moins réussi des mouches et acariens, il s'est trouvé qu'avec les araignées, les fourmis, les cloportes et autres poissons d'argent le modus vivendi allait de soi : on ne s'occupe pas les uns des autres. Et si l'extérieur a posé des problèmes, c'est peut-être à cause d'une idée reçue préconçue, à savoir que tout ce qui y vivait n'était là que pour mettre à l'épreuve notre maîtrise de la situation.

Pour commencer, cette surface d'herbe que nous nous sommes sentis obligés de tondre régulièrement faisait tout son possible pour ne pas ressembler aux pelouses des magazines et des dessins animés. Des pâquerettes, passe encore, mais le trèfle blanc et les boutons d'or, est-ce que c'était leur place dans les graminées civilisées? Et cette mousse insolente que même l'hiver semblait ravigoter? Une race inférieure dans l'échelle du vivant. Le sulfate de fer les a fait des taches rousses et même l'herbe coupée entassée en est restée marquée pendant des mois. Quant à l'herbicide conseillé par le voisin qui nous voyait sarcler l'allée, son étiquette était si effrayante qu'il n'a jamais été utilisé ni même jeté à la poubelle. La flemme reprenait ses droits et la pelouse s'est mise à vivre à sa façon, toutes les plantes ou presque s'y entremêlant à leur guise, dans l'espace et le temps.

Et si les pissenlits et les plantains ont été combattus, ce ne fut qu'à la main. De même cette potentille d'abord prise pour un fraisier à fleurs jaunes. Son fruit est si âcre et si grande son aptitude à se propager que nous ne pouvions pas la laisser faire. La tolérance a des limites. Pareil pour cette petite plante qui paraît-il vient d'ailleurs et projette ses graines dès qu'on la touche : nous avons même refusé de mémoriser son nom. Malgré tout, ce fut plutôt laisser-aller et complaisance, voire abandon partiel de nos prérogatives, et tout une faune s'en est avisée.

Ce fut d'abord ce chat noir borgne qui s'installait sur le muret de la terrasse et nous regardait manger. Nous qui ne faisions même pas l'aumône aux mendiants des rues, nous voilà poussés à lui laisser les restes de la table. Une chatte a suivi et un jour d'orage s'est mise à apporter un à un ses petits dans le vieux garage ouvert. Elle nous embête encore au jour d'aujourd'hui.

Ce fut un crapaud surpris dans la cave, et cet autre échappé à temps du tas de bois mort auquel nous avions mis le feu. Ces chauves-souris zigzaguant le soir au-dessus de nos têtes. Ce nid étrange de bourdons dérangés un hiver dans le compost entamé, puis un été ce machaon posé sur la lavande, jamais vu depuis l'époque des images scolaires : le début d'un engouement retrouvé pour les lépidoptères et autres insectes. La découverte que notre pelouse non conforme leur convenait en fait. Le plaisir de les compter et de les identifier : d'associer aux peintures volantes la légende poétique des noms traditionnels. Connus étaient le paon du jour, les piérides et le vulcain, nouveaux le tircis et robert-le-diable, les belles dames débarquées en escadron.

Au lieu d'être brûlé, le bois mort s'est désormais empilé au fond du jardin, à côté des déchets pourrissant que nous ne donnons pas aux camions de la ville. Cela fait un petit coin sauvage en plein milieu urbain, une vraie jungle sur notre territoire. Et voilà ce qui arrive lorsqu'on est trop bon, il y en a qui en profitent.

La porte du vieux garage investi par la chatte il y a quinze ou vingt ans ne fermait pas. Celle du nouveau reste ouverte à cause d'elle. Un jour d'été de l'an dernier, une puanteur, différente de celle parfois laissée par un félin de passage, nous a obligé à y intervenir, occasion aussi de remettre de l'ordre dans le désordre que nous finissons toujours par laisser revenir ici et là. Derrière une planche posée oblique contre un des murs, soudain un curieux frottement, puis la découverte du coupable : un individu hirsute, ou, pour être plus précis, tout couvert de piquants. Nous ne pouvions pas lui permettre d'occuper les lieux plus longtemps. Surtout que la chatte était là avant lui : il n'y avait aucune raison pour qu'un nouveau migrant vienne lui manger ses croquettes et qui plus est faire ses besoins dans les coins. Nous avons pris un ramasse-poussière (sait-on jamais quels microbes ou parasites ils transportent sur eux) et l'avons emmené au fond du jardin. Après tout il y avait cette jungle, ça devait lui suffire. Restait le problème de la porte que nous voulions laisser ouverte pour la chatte. Des barbelés n'auraient été d'aucune utilité en l'occurrence et une planche de hauteur calculée allait suffire pour faire obstacle à l'un sans l'être pour l'autre.

Quelque peu ébranlés, nous avons ouvert Wikipédia, question de s'informer, et avons appris que les membres de cette tribu avaient des mœurs nocturnes, et également des interdits alimentaires – pas question de leur donner du pain ou du lait, par exemple. Bon, il allait falloir s'adapter, mais cela n'a pas posé problème. Monsieur sortait effectivement la nuit, faisant mine d'avoir peur et s'immobilisant si nous tombions sur lui par hasard, mais sinon fort capable de monter les trois marches de la terrasse, ou de disparaître en un clin d'œil pour peu que nous lui tournions le dos. Son côté embêtant apparut plus tard : nous avons découvert qu'il passait une bonne partie de la nuit à faire les cent pas au pied du portail qui donne sur la rue. Non pas qu'il se trouvait réellement enfermé dans le jardin, car il pouvait fort bien retraverser la haie à travers laquelle il était sans doute arrivé, mais parce qu'il était buté et avait décidé de s'en aller par la rue. Lui aurait-on ouvert qu'il aurait fini en purée comme nombre de ses congénères. Oserons-nous ajouter que le plus gênant était en fait que nous avions tendance, les jours de spleen ou de cafard, à considérer son va-et-vient obstiné et vain comme un reflet de notre propre enfermement? Cette image nous déplaisait.

Un ami passé chez nous s'étant offert à lui offrir asile à la campagne, nous avons saisi l'occasion d'en finir avec l'occupant dérangeant. Ayant observé que c'était dès la nuit tombée qu'il se montrait ces temps-ci, et non aux petites heures de nos réveils intempestifs, nous avons décidé d'opérer sans attendre, et même en un sens pris les devants : le lundi 21 septembre au soir**. Présent comme prévu, il n'opposa pas de résistance et le ramasse-poussière fit de nouveau son office, mais ce fut cette fois-ci au fond d'un carton que se retrouva l'animal. Tout le monde ne sachant pas qu'il n'avait pas peur du noir, et ne souhaitant pas être accusés de cruauté par une quelconque association, nous lui avons aussi versé quelque peu des croquettes de la chatte avant de l'embarquer dans la voiture.

Chemin faisant, nous nous demandions quand même si ce voyage incongru n'allait pas le perturber. Après quelques minutes, ayant machinalement allumé la radio, réglée comme d'habitude sur une station flamande, nous l'avons même éteinte par précaution : il ne devait pas en avoir l'habitude et il fallait lui éviter tout stress inutile. Nous l'avons alors entendu bouger dans son habitacle ondulé, mais nous nous sommes rendu compte à l'arrivée que nos craintes n'étaient pas fondées. Aucunement sujet au mal des transports il avait mangé toutes les croquettes.

À l'arrivée, le carton une fois ouvert et couché sur le sol, le voyageur en est tranquillement sorti, et, dédaignant le tas de feuilles mortes que notre ami lui avait préparé, s'est enfoncé dans l'obscurité hospitalière de ce nouveau jardin, bien plus grand que le nôtre.

En ce qui nous concerne, cette délocalisation apparemment réussie ne nous a pas pour autant donné l'envie de détruire la jungle. Qui sait si le tas de branchages et autres détritus ne pourra pas resservir à un autre étranger? Lorsqu'il arrive encore à l'insomniaque épisodique de sortir prendre l'air la nuit, il trouve plutôt funèbre le portail fermé désormais abandonné, et d'autant plus que le passeur posté n'a toujours pas franchi le pas.


* Texte écrit à l'occasion de l'exposition de la Petite Renarde Rusée Les petites choses, les petits riens de la vie.
Thème retourné ici en : les petites vies du rien
.
** Les opérations de démantèlement de la «jungle»[...], voulues par le ministre de l'Immigration Eric Besson, se sont déroulées mardi tôt dans la matinée. Des cars de CRS ont encerclé le camp peu avant 7h30. [...] Les migrants n'ont opposé aucune résistance aux policiers qui avançaient pour les interpeller.
Flore Galaud (lefigaro.fr) avec agences, le

23/09/2009

Sacré Robert...

...ou
le calvaire diabolique


Arrangement
de 3 pièces
ready-made
(support
en verre vert
+ brosse
métal jaunâtre
made in Japan
+croix
métal ferreux)
sur socle-conteneur
également ready-made
(boîte à craies
en bois)

Sera visible à l'exposition
Les petites choses, les petits riens de la vie
en compagnie de
Ian Bli Mo Braithwaite Christine Corman Philippe G. Brahy
Marie-Hélène Dewaele
Nathalie Dubois Popofe Dumont Francis Duriez Charles Dutilleul Sandrine Engelaere Yves Fauvel Denis Ferdinande Guy Ferdinande Julien Ferdinande Hervé Fléchais Bruno Groensteen Vincent Guesdon Pierre Lebrun Philippe Lemaire Hong Lin
Claudine Lion Didier Morel Muriel Morel Lafcadio Mortimer
Laetitia Nivaigne
Jean Parsy Patricia Prince Rumour John Sergeant José Vandenbroucke David Van Robays Lou Van Robays
Brigitte Wallerand & Annie Wallois


dessin, peinture, gravure, collage, photographie, vitrail, sculpture, installation & textes
Samedi 26 septembre 2009 à partir de 15 h
Lectures en soirée sur ce thème ouvertes à toutes et à tous
& auberge espagnole : apporter une boisson et quelque chose à grignoter

EXPO OUVERTE
Les 26-27 septembre & 3-4 octobre (Lompret en fête) &
16-17 & 18 octobre (Portes ouvertes des ateliers d’artistes) de 15 h à 19 h
Puis sur rendez-vous jusqu’au 31 décembre 2009

La Petite Renarde Rusée
chez Dan & Guy Ferdinande 67 rue de l’Eglise 59840 Lompret
(près de Lambersart /autoroute de Dunkerque, sortie Lomme)

Silence des stars : 2 & 3


Danielle Darrieux
d'après photo R. Voinquel in MonFilm n° 269 du 17-10-51
Josette Day
d'après photographe inconnu in Mon Film du 26-03-1947

Je répondrai à vos silences, dit-il

Mon projet d'art postal Silence implique que je réponde à chaque contributeur par une réponse selon les mêmes règles que l'envoi souhaité, ou sur un thème au choix. L'exercice est plus ou moins facile, plus ou moins excitant et produit des surprises.

Ayant annoncé que je rompais avec la convention selon laquelle on accepte tout, je n'ai pas eu à mettre à la corbeille beaucoup d'envois reçus. A ceux et celles qui m'envoient de bonne foi autre chose que ce que je souhaite j'envoie un courrier postal - 'snailmail' disent les artistes postaux pour le distinguer du courrier électronique - pour le leur rappeler.

Reste tous les autres et j'essaie de leur répondre vraiment par ce qui est pour moi du mail-art. L'art posté en serait le degré zéro, ce qui ne veut pas dire nul : un dessin, une photo, une peinture, création, copie ou recyclage, avec ou sans rapport avec ce qu'on suppose être le thème, j'essaie de m'accorder à l'énergie ou à la recherche de l'expéditeur. Ensuite vient ce qui m'intéresse, c'est à dire toutes les inventions possibles, et du même coup le plaisir et la difficulté.

Un cas en particulier m'a posé un problème différent. Envoyées une par une, une série de cartes avec des dessins traitant explicitement le sujet de la parole muselée ou contrariée, le thème du masque et du bâillon. Le problème : des dessins travaillés, mais envoyés sous forme de photocopies ou impressions numériques déchirées, collées de façon à mimer des croquis réels.

Je fais peut-être erreur, mais il me semble que beaucoup de gens qui font de l'art, soient ne veulent pas le galvauder dans ce loisir de ménagères, c'est leur droit, et ils n'y participent pas, soient considèrent l'art postal comme un moyen publicitaire supplémentaire, pourquoi pas, c'est de bonne guerre, mais certains rechignent à jeter leurs originaux au péril de cette dévalorisation éhontée.


Il fallait en faire autant. Surmonter ta flemme et les questions qui la sustentent : pourquoi dessiner quand tu n'arrives par ce moyen qu'à faire de la reproduction photographique, sans rien qui risque d'être considéré comme artistique aujourd'hui, pourquoi représenter encore de préférence de jeunes et jolies femmes quand tu es vieux et que tes désirs n'ont jamais fait qu'empoisonner ta vie?

Tu reprends une pile de vieilles revues de cinéma, cherches des visages qui à la fois te plaisent et sont visiblement silencieux, des visages de créatures qui ne sont probablement plus de ce monde. Tu te remets à dessiner. Tu n'emploies même plus la méthode des petits carreaux, tu effectues des passages. Tu vas intituler tes cartes réponses "Le silence des stars".

Le passage à la boutique de photocopie va te surprendre : les reproductions laser ont plus d'allure et de punch que tes originaux. Question de réglage du contraste, mais quand même : tu les trouves pas mal - trop bien diraient les jeunes - les cartes postales que tu envoies! Ci-dessous le premier dessin de la série et sa copie laser, ou du moins ce qu'en donne ton scanner médiocre.



Ann Sheridan d'après photo Donald B. Keyes in Mon Film n°132 du 2 mars 1949