Rien

Après la séance, marcher au moins dix minutes. Il emprunte le boulevard D., au bout duquel il ira aujourd'hui un peu plus loin que d'habitude. Oh à peine, juste à l'intérieur du Centre Commercial de la L., daté et plutôt lugubre, est-ce à cause des souvenirs qui y traînent, et où ne sont déjà ouverts que le supermarché, la boutique presse et les toilettes, dont la propreté fait relever d'un point la note de l'ensemble. Cependant, pas ici à cette heure qu'il achètera un nouveau pull.

Reprenant le boulevard en sens inverse, il regarde machinalement de l'autre côté et voit que la conductrice d'une des autos stationnées là fait signe de la main, probablement à quelqu'un qui se trouve sur le même trottoir que lui. Il se retourne mais la passante qu'il voit se presse sans être concernée. Il se dit que ce doit être à lui qu'on fait signe mais ne reconnaît ni la voiture blanche, ni le visage de la femme blonde qui continue d'agiter la main, n'ose ni répondre ni s'arrêter. Pense à ces fois où il croit qu'on lui sourit pour ensuite se trouver ridicule en voyant à ses côtés le ou la véritable destinataire. Pense que le monde est désormais fermé, ou qu'il en est sorti, qu'il n'y aura plus jamais de surprise à lui destinée, que la rue est un film dont il ne fait plus partie, si tant est qu'il l'ait jamais parcourue vivant.

Tout cela pour ne pas dire franchement, sans mâcher ses mots, que sa peur, sa grande peur quotidienne, est elle bien intacte, et qu'il est bel et bien en train de fuir, de regagner en hâte son habitacle automobile à lui. Qu'il ne sera pas pris en faute, percé à jour ou tenu de jouer il ne sait pas quel rôle. Et s'il décide malgré tout de remonter ensuite la voie ainsi protégé, bardé de verre et de métal (pour en avoir le cœur net s'inscrirait dans la bulle de la bande dessinée) c'est à dessein trop tard qu'il revient sur les lieux et qu'il constate que la Clio, car il finit par dire ou du moins écrire le nom omis plus haut sous prétexte d'incertitude, n'est plus où elle était, qu'il n'y a même aucune place vide parmi les véhicules stationnés, comme si de rien n'avait été.

Nils Holgersson n'a pas gardé la pièce qui lui aurait permis de sauver Vineta, la ville engloutie. Le papier peint du mur a-t-il vraiment bougé ?