Cinq poèmes à jeter

(à la boîte)
Tentative de poésie visuelle
gardée / livrée
Ordre alphabétique mais
les moteurs n'y voient goutte
(Cartes à suivre)

On veut pas l'savoir!

Lille, entrée du métro, je passe derrière les distributeurs de journaux gratuits et descends par l'escalier, pas envie d'accepter leur offre, ni de leur signifier encore une fois mon refus - à quoi bon lire ce qui se trouve partout, radio, internet, quotidiens, télévision, souvent avec les mêmes mots, comme s'il n'y avait plus personne, ou presque, pour écrire autrement ou sur autre chose, à chaque jour son ordre unique.

Villeneuve-d'Ascq, sortie à l'air libre, plus moyen d' échapper à la distributrice qui me dit bonjour en tendant son papier, je lui dis non merci. On veut pas l'savoir, répond-elle. On peut prendre et jeter, ou passer sans prendre - mais surtout pas dire non.

Le fantôme ébéniste...

...travaille les nuits.
Combien encore?
(Passez devant/
Roll over!)

Photographier ou dessiner comporte une part de prédation. Quelque chose qui ressemble à la chasse amoureuse : d’abord l’envie et l'attirance, le regard et l’approche, puis les démarches, les calculs et les tentatives, le lasso le lacet, la chambre noire la maîtrise du trait. En toute mauvaise foi nier, le temps d’une illusion, l’altérité aussi soudainement tentante qu’à jamais irréductible.

Est-ce alors étonnant si les prises plus ou moins glorieuses, si les trophées apparemment réels, les croquis réussis, les peintures lourdes de sous-entendus, si l’art s’ensuit d’un effondrement ? Voici d’un coup inconsidéré que le bel objet n’est plus, que le banal réaffirme ses droits.

Pour ne rien dire de la fille lumineuse un jour retrouvée grise, ni du ciel changé rien que le temps d’aller chercher de quoi en prendre un petit bout : s’en tenir au construit, à ces façades et à ces briques qui arrêtent le passant soucieux enfin devenues indépendantes, à ces bâtisses muettes qui lui font ici et là de l’œil, aidées ou non du temps qu’il fait.

Plus d’une fois constaté : que la fabrique à chicorée saisie au petit kodak un jour de beau soleil puis représentée à grand renfort de lenteur à la peinture à l’huile a ensuite en réalité perdu tout son charme ; que le garage au toit en tuile à quatre pans et à la double porte en bois flanquée de petites fenêtres à barreaux a soudainement disparu, remplacé par une construction insignifiante – que l’acrylique rapide cette fois choisie pour en fixer l’image n’y a rien changé ; qu’on est allé soi-disant ravaler, mais en fait ripoliner, voir estropier de façon dégoûtante, elle aussi rue de V., la grande maison tranquille et surannée qui semblait même encore vivante et dont avaient été réalisées deux modestes représentations de tailles différentes.

La minable vitrine de l’ébéniste disparu, boutique définitivement fermée suite à qui sait quels déboires, quel ennui de santé, quel âge atteint ou non, avait jusqu’ici été miraculeusement conservée : laissée au temps qui passe, à la pluie et au soleil. Même un semblant de tag resté sans suite, pas facile le grillage, s’est trouvé pris dans la patine de l’œuvre. Car c’en est une, et de vrai art contemporain, dans une ville où comme ailleurs la chasse est ouverte, tant au vieux décrépi, qu’au vivant trop vivant - herbicide à trottoirs et parterres sans papillons, et engluées dans le revêtement rouge urbain les pierres des seuils des maisons ouvrières démolies dont elles étaient peut-être la seule richesse…

Mais il vient comme un doute à l’amateur plus d’une fois trompé : et si c’était son désir à lui, son désir de saisir qui portait malheur ? Cela faisait longtemps qu’un système de stationnement tout récemment retourné à un état ancien lui interdisait la prise de vue qu’il vient de faire. Le pire à craindre, encore une fois. Mais dit-il tout?

Coïncidence

Sauf erreur c’est le troisième livre que je lis dans cette langue. Cet été quelques pages tous les jours, tôt le matin parce que le soir je ne tiens plus le coup. Jeudi dernier 11 septembre, j’arrive à la page 388 et je trouve amusant que cette fiction se situe dans l’histoire récente, à l’époque des aéroglisseurs transmanche, et que le futur des personnages est devenu présent* :

Elle attendit Michel dans le salon du pont supérieur, le temps qu’il rentre la Cadillac.

Ils s’assirent à côté l’un de l’autre, sur des sièges tels qu’on en trouve dans les autocars et les avions, Paulina côté fenêtre. Elle s’était figuré qu’elle aurait eu vue sur la mer, mais l’eau projetée de dessous l’embarcation éclaboussait continuellement les flancs et les vitres.

Ils parlèrent de choses très ordinaires. Il se demandait combien de temps ces appareils navigueraient encore. Elle pensait qu’ils pourraient bien avoir disparu le Tunnel sous la Manche une fois achevé. Mais il en doutait, pensant que pas mal de gens continueraient à accorder leur préférence au bateau. Car ce tunnel ne permettrait pas de rouler en toute simplicité de France en Angleterre. Non, on allait devoir faire monter son auto sur un train formé de grands wagons. Et de l’autre côté l’en faire redescendre. Quelle perte de temps ! Juste comme en Suisse par l'ancien tunnel du Saint-Gothard. Ce qui entraînerait force retards et autres emmerdements, et tout ça pour un trajet lugubre dans l’obscurité. Il avoua avoir lu ces réflexions dans un journal.

Au Pair (Willem Frederik Hermans , De Bezige Bij, “Ulysses”, Amsterdam 2007. Première édition : septembre 1989)

Le même jour à 19h 13, l’A.F.P. communique:

COQUELLES - Six personnes ont été un peu intoxiquées et huit autres légèrement blessées dans l'incendie de trois camions jeudi sur une navette ferroviaire dans le tunnel sous la Manche, et 32 personnes attendaient d'être évacuées du tunnel de service, a-t-on appris de source préfectorale.

Depuis, j’ai continué à lire et approche de la fin - d’un livre encore une fois bien moins prévisible qu’un tunnel, fût-il double ou triple.


* Traduction jnp : toute remarque à ce sujet bienvenue.

Reportage

Le vieil homme dans le vent tourne le dos, tourne le dos offre le front comme si, comme si le vent allait sinon le décoiffer, déranger ses cheveux blancs lavés il y a peu. On peut voir ça et le penser mais même si cela ne l’arrange en rien, ce n’est en fait qu’une prise de position purement conjoncturelle, qu’un arrangement mesquin avec la réalité, mesquin au point qu’il en a honte : il tourne la tête pour ne pas voir, pour ne pas donner prises aux manigances foraines. Peur et douleur intrinsèquement mêlées, engoncé une fois encore dans l’armure héroïque qui l’avait déjà si souvent brisé, il ravale comme un antépénultième désir et dans la rue clairsemée de tristes majorettes ont hâte d’en finir avec le froid qu’il fait.

Gravelines

aujourd'hui samedi 23 et demain dimanche 24 août
exposition au Belvédère
le matin de 10 à 12h et l'après-midi de 14 à 18h
dessins et estampes

Noir et blanc ou couleur?

Réveil à une heure du matin. Un de ces rares moments où comme un naufragé au milieu du désert marin se raccroche à la moindre épave je me laisse hameçonner par les boucles de l’autre écran. Et c’est curieux comme l’horreur fascine : le zapping de cette nuit me scotche d’abord à Canvas, où un reportage me fait suivre un photographe napolitain dans la ville aux ordures. Trois images me reviennent. Un employé arrose les détritus d’un produit parfumant ; des manifestantes qui osent brandir au beau milieu de l’autoroute des photos d’enfants leucémiques sont déplacées de force par la police et la voie nette est à nouveau rendue aux camions-bennes ; un habitant dans sa propriété familiale désormais cernée par les murs des déchets emballés et entassés en pyramide parle de l’arbre qu’y avait planté par son père, qui lui avait demandé d’en prendre soin. Rien à voir avec ce qui se passe ici, où l’on recycle merveilleusement les emballages de moins en moins nombreux, il ne faut pas tout voir en noir… Envie quand même de changer d’ambiance avant de retourner au lit. Sur France 2, paradoxalement, ce sont des images en noir et blanc qui me retiennent et justement parce qu’on les dirait en couleurs, et que c’est la vie d’une époque révolue qui saute aux yeux. Je comprends que c’est Qui êtes-vous, Polly Magoo ?, puis que c’est la fin du film. Mais assez pour me dire que je ne l’avais pas jusque là apprécié comme il le mérite, ou bien qu’il marche à chaque fois qu’on le regarde, ou encore que le progrès ou l’histoire n’ont aucun sens dans le domaine de l’art, ou aucun sens du tout. Un gros plan sur le grain de deux visages vaut tous les millions de pixels du monde et le générique final associe des voix merveilleuses à un dessin déroulant inimitable : Roland Topor et Michel Legrand. Il est temps que j’arrête…

Le disque dur

le disque dur des anciens temps
dites-nous où dans quelle armoire
dans quelle pièce sans fenêtre
de quelle maison invisible autour
quel bourreau rémouleur
en entretient allègre
l’infernal allant
?
sillon inique cri crissant
qu’on écoute haut les mains
bouche muette scotchée en croix
yeux épinglés oreilles tendues
oreilles tirées joue sous la gifle
à jamais suspendue
.
le chœur proteste
haut et fort
de sa bonne foi

écrit pour le n° 10 de la revue "Passages"
de Christian Desquesnes:
"Mais qu'est-ce qu'elles ont donc nos petites chansons?"

(modifié)

Vous serez belle...

... éternellement :
Hanches et ventre à gauche, ventre et hanches à droite, les courbes se répondent d'un siècle à l'autre. D'un côté le Phyto-redux complex "exerce une action cryo-thermique qui remodèle la zone abdominale", de l'autre le caoutchouc radio-actif "s'applique directement sur la peau" et "tonifie, affine et harmonise le corps". "Ça fonctionne."
(L'Illustration du 1er janvier 1927, Le Monde des 1er et 2 juin 2008)

Y a-t-il des journalistes...

… qui peuvent parler dans les grands médias ?

Voici des mois qu’ils relaient les lamentations ambiantes sur l’augmentation des prix du pétrole. Ah ils ne sont pas à première vue partiaux : on comprend bien qu’il y a d’un côté les grands méchants pétroliers et de l’autre les malheureux pêcheurs / camionneurs / agriculteurs motorisés. D’un côté la fatalité de l’ordre économique et financier, de l’autre celle des chauffeurs opprimés. Voici même qu’on laisse entendre comme des airs de révolution à l’échelle européenne ou mondiale : unissons-nous pour rouler plus à meilleur marché. Sans réfléchir le moins du monde. Sans jamais commenter de façon personnelle les nouvelles du jour. Ou bien les professionnels n’ont-ils justement pas le droit d’y ajouter un mot?

Car il suffirait parfois, au lieu de rapporter successivement deux informations, comme des pièces immuables du jeu d’échec admis, de les mettre en rapport. Exemple : la question se pose d’accepter ou non les poulets chlorés américains. On laisse certes parler des experts qui disent que l’eau de Javel ne garantit même pas une sécurité supérieure à celle apportée par les traitements qui se font ici. Mais personne pour remarquer l’aberration évidente qu’il y a, surtout au prix que coûte le carburant, de faire traverser l’Atlantique à des volatiles blanchis. Qu’on veuille transporter des bananes ou des ananas peut à la rigueur se comprendre, mais des produits existant ici non.

Autre exemple à la télévision belge. Une projection laisse apparaître que dans quelques années les autoroutes remplies de camions n’offriront plus d’autre perspective que celle d’un embouteillage ininterrompu. Aucun commentaire sur le fond. Il est bien connu que les alternatives genre voie ferrée ou fluviale sont des utopies qui ne font rêver que les idéalistes intellos. Or, une autre information nous apprend que De Lijn, la compagnie flamande de transport en commun est dépassée par son succès : les bus sont bondés. Si quelqu’un le voulait, il y aurait moyen de réduire les coûts en regroupant les marchandises, et, qui sait?, de revenir à un commerce plus local et moins déconnecté des besoins humains. De réfléchir à ce qui mérite de circuler.

Alors qu’une précédente crise avait amené la question des économies d’énergie, il y a cette fois-ci comme un silence assourdissant autour de ce qui serait l’occasion de remettre en question notre façon de vivre, de trop transporter : comme si ceux qui ont intérêt à ce que l’illogique perdure étaient bien contents d’entendre ainsi le petit peuple venir défendre leurs coffres-forts. Ceci n’est bien sûr qu’une vision naïve et athée.

gazole

(gymnastique matinale)

les pêcheurs mécontents du plan d'aide poursuivent leurs actions club med ψ tous les bonheurs du monde profitez du tout compris réservez avant le 28 juin partez de mai à septembre inclus réservez dès maintenant 20 villages à – 20 %* l’accord libanais commenté par la toile voir plus de vidéos allez sur france 24 galerie photos les 20 plus belles plages du monde birmanie nargis le cyclone meurtrier le zapping photos de la semaine du 12 mai barak obama d’hawaii à washington en passant par l’indonésie la californie new-york boston et les quartiers difficiles de chicago retour en images sur une success story qui laisse penser que le rêve américain existe réellement notez cet article mauvais +++++ excellent imprimez envoyez bloguez les titres du jour

Miaou

Ce matin un petit miaulement quelque part derrière. Non ! Pas encore ! C’est à peine si j’arrive à me déplacer entre les caisses et les cartons empilés dans l’espace restreint de l’abri misérable. D’abord il a fallu user de ruse pour obtenir que personne ne pose de livres où il y a des fuites, c’est-à-dire le long des murs sud et nord qui dégoulinent quand il pleut, et à deux autres endroits en plein milieu : obstruer le passage et poser des cuvettes. Sinon c’en est fini des ouvrages un peu plus beaux qu’on garde pour les ventes exceptionnelles organisées deux fois par an. À côté de ça il faut aussi garder les cartons vides – il y en a qui les jettent à la benne pour ensuite venir m’en demander - et stocker tous les livres ordinaires qu’on ne peut pas mettre en vente faute de place. Au début je gardais tout mais ce n’est plus possible, à moins de jeter ce qui arrive. Il a fallu faire un choix et j’en suis venu à jeter directement les Sélections du Reader’s Digest et les France Loisirs sans jaquette ou un peu abîmés : des caisses entières à 2 euros sont restées invendues au bout de plusieurs semaines. Pareil pour les livres un peu défectueux dont on a fait un temps cadeau aux acheteurs d’autres livres : plus la place et pas le temps. Malgré cela, la réserve ne désemplit pas. Les choses arrivent sans arrêt, trop plein de la grande distribution, de la vente par correspondance, rebut des successions, restes des brocantes, envers hallucinant de la consommation de masse et traces matérialisées du passage humain. Peu ici aiment vraiment trier. Moi oui… mais j’oublie le miaou.

Pas la première fois qu’une chatte choisit cet endroit tranquille et d’accès difficile. Quand le local est fermé, il n’y a qu’un petit espace sous les tôles du toit, juste au dessous d’une pile de cartons qui leur sert d’escalier, si tant est que les félins en ont besoin. La dernière fois c’est J. qui avait repéré la naissance et qui avait pris la portée sous sa protection ; ce qui ne fut pas une petite affaire, la mère s’étant fait écraser quelques jours plus tard sur la route en face. J. qui avait d’abord protégé les chatons en ne divulguant pas leur existence a réussi à les élever. Les caisses de livres ont plus ou moins caché pendant un mois la litière et les aliments.

Cette fois-ci l’unique miaulement a suffi à m’alerter. Il y a bien eu récemment ce grand chat roux adulte qui bouleversait les cartons et appelait en jouant les timides pour se faire caresser, mais là ce n’est pas lui : c’est un chaton qui a miaulé. Je réalise que même s’ils ne sont pas coincés ça va finir par faire des saletés derrière. Je commence à déplacer les choses mais je me rends compte que je ne m’en sortirais pas en cinq minutes. Je décide de revenir cet après-midi et en parle en partant à A. qui répare les machines à laver dans le hangar voisin, et aussi à P. à qui je rends les clés. Je lui dis que je vais faire en sorte qu’on puisse les atteindre. Il me dit qu’il s’en occupera la semaine prochaine.

De retour à deux heures, c’est aussi l’occasion aussi de remettre de l’ordre dans le capharnaüm que recrée sans cesse le travail dans l’urgence. Je commence à déplacer les cartons déjà poussiéreux qui isolent les caisses du mur humide, quand j’entends gratter, sans arriver à localiser où. Je continue à dégager l’espace quand voilà un chat, ou plutôt une chatte, noire et blanche, qui se sauve. Car je ne dois pas m’être suis pas trompé : les grattements continuent. Sous les cartons, elle aussi interposée, une table à deux plateaux. Sur le plateau inférieur, que j’atteins après avoir vidé et déplacé les caisses de livres réservés pour la grande vente, un carton vide et ouvert. Un chaton noir et blanc essaie d’en sortir : c’est lui qui a miaulé et gratté. Je vais annoncer la nouvelle à A. Il a mon âge mais je sais qu’il aura comme moi, et comme des enfants que nous sommes restés, plaisir à voir ces petits de bête. Je lui dis : Tu veux être parrain ? Viens voir ! Je l’amène sur place et lui fais voir leur cachette. Mais rien ne bouge plus. Il faut que je tire le carton en le glissant pour voir à l’intérieur : ils sont quatre à dormir, déjà grands. Cela faisait sans doute déjà plusieurs semaines qu’ils sont nés et sont visiblement habitués aux bruits que je fais là.

Je finis de réorganiser l’endroit sans changer le carton de place, et remets en place les caisses qui le cachaient. En partant, je me demande si j’ai bien fait d’en parler à P. - en fait s’il ne fait pas partie de ceux qui éliminent raisonnablement les chats en trop.

(Samedi 17 mai 2008)

De l'esquive

Il lui arrive souvent de se trouver toute une série de tâches qui repoussent à plus tard, autant dire à jamais, le projet essentiel.
Cependant, il lui arrive d’oublier ce dernier, et alors parfois de l’introduire par mégarde dans l’emploi du temps tampon.
D’autres fois il se trompe exprès.

Diptyque

Publicités tirées des numéros de L'Illustration
du 22 octobre 1938 et du 8 octobre 1932

Traitement numérique PaintShopPro

Mélange des langues

Hier soir à Dunkerque, repas de l'association Blootland.
Moments magiques entre autres: un joueur d'harmonica dont je ne connais pas encore le nom, Edmonde Vanhille et Joël Devos chantant Jacques Brel ou des titres du cd
Op ze vlaams, et très impressionnant, Jacques Yvart interprétant Brassens en esperanto, Pauvre Martin devenant Povra Marteno.
Et dire que je ne comprends ni l'esperanto, ni le flamand, ni la musique...

Là-bas

Cire perdue

Il existait de la cire en boîte, qu’on pouvait acheter dans la moindre droguerie. Ce n’était pas un produit naturel et la cire d’abeille annoncée était sûrement plus publicitaire que présente. N’empêche, elle permettait un certain travail et sentait bon. Il en existait plusieurs marques mais le soi-disant monde meilleur a réduit les offres et imposé son choix intéressé. Les boîtes rondes ont pratiquement disparu.

Malgré tout, jusqu’il y a deux ou trois ans, la marque J. proposait un produit liquide un peu épais vendu en boîtes verticales qui permettait d’arriver au même résultat que cette cire traditionnelle, et qui surtout avait la même odeur agréable. Chimique ou pas, on pouvait l’employer sur le plancher d’une chambre et y dormir le soir sans en être incommodé.

Cela dit, on n’est pas des maniaques du ménage et c’est à l’occasion de réaménagement des pièces que ce genre d’envie nous prend. L’année dernière, un chéneau qui a débordé a causé une inondation dans une des deux chambres et il a fallu la repeindre. Ce travail fini, la pièce encore vide de ses meubles, en cirer le plancher paraissait évident.

La plupart des drogueries ayant ici fermé leurs portes, on a acheté une boîte au supermarché, sans même en regarder la marque : elle avait la forme et la couleur orange de celle qu’on avait souvent achetée au cous des années. C’est au moment de l’utiliser qu’on a été surpris. Au lieu de l’agent orange attendu, un liquide laiteux bizarre - pourquoi cette couleur sur la boîte, sinon pour nous induire en erreur ? Il y avait aussi le symbole produit dangereux, les précautions à prendre, aérer la pièce, etc. On l’a essayé quand même. L’odeur n’avait rien à voir avec celle de la cire qu’on connaissait depuis cinquante ans. Une odeur de poison. Qui a duré des jours et des jours, et au point qu’on a eu envie de tout enlever.

Ce produit était de la marque O-C. On est allé voir dans deux hypermarchés, dans une grande surface de bricolage, puis dans la dernière droguerie de la ville. Surprise : partout des produits d’une seule et unique autre marque S. Et si cette fois-ci on a bien lu avant d’acheter, les indications des boîtes n’annonçaient rien de bon : c’est en désespoir de cause qu’on s’est laissé dire par la vieille droguiste survivante, désormais approvisionnée aux canalisations totalitaires… Allez donc faire confiance aux vieilles gens. La cire S. a été aussi désastreuse que l’autre. Son odeur empoisonnée persistant au bout de trois semaines, on a une nouvelle fois déciré, si on peut dire, le bois. C’était il y a une semaine. Si on ferme la chambre une journée et qu’on y rentre, on sent encore des traces nocives.

La maison J. existe toujours. Elle nous a dit qu’elle ne fabrique plus la cire liquide qui nous semblait vivable. Elle n’a pas dit pourquoi. Dans l’autre magasin de bricolage de l’agglomération, on a quand même trouvé, on est têtu, de la cire d’un autre fabricant. Le bouchon simple la laisse voir et sentir. La couleur et l’odeur rappellent un peu le produit perdu. Mais on sait qu’on peut s’attendre à tout.

Mimique pascale

. . . . . . . . . . . . . . . .


Peintures de l'an 2000:
acrylique sur papier
collé sur bois.
3 versions
successives
71,5 x 56 cm
- en réalité
les 3 sont
de la même
taille et de
couleurs
similaires
à la photo
ci-contre.

Peinture disponible sur place
Pour plus d'information voir adresse e-mail à droite
Painting available on location
For more information please use email address on the right

Elle a souri

Elle a souri et s’est assise
Mais quand elle a relevé la tête
Ce n’était plus elle
D’où sortait-elle ces lunettes

Au deux elle a réapparu
Puis disparu dans la nature
Dans le béton qui se reforme
Sur comme de la littérature

Heureusement que ça s’espace
Comme ci comme ça
Les comètes les jours

Où se remettre à croire

C’est bientôt plus besoin
De barrer la fenêtre

J'ai horreur des camions

J’ai horreur des camions. Quand je les vois l’un derrière l’autre sur l’autoroute je me dis qu’il aurait mieux valu la doubler par une voie ferrée et charger sur un train le conteneurs standardisés de notre modernité, à charge pour les poids lourds routiers de les dispatcher aux gares. Trop logique. Je n’ai jamais aimé avoir une auto et j’en ai encore une. Je ne reprends le train que depuis peu parce qu’il convient à mon activité du moment et l’auto sert encore localement.

Ce mardi c’est justement en auto que nous rentrons à la maison. Chaque fois que possible je rentre par le côté de la ville que la campagne jouxte encore. Une route étroite et un peu tortueuse longeant la voie ferrée et nous offrant encore les dernières pâtures verdoyantes et les derniers bas-côtés non aménagés, on ferme les yeux sur les horreurs occasionnelles, je parle moins des décharges domestiques déplacées que des haies cisaillées à bon marché par une machine aveugle offrant en réduction le spectacle écœurant des déforestations sauvages : branches arrachées ouvertes comme les membres humains après les bombes ou la bataille.

A l’abord de la ville, je dépasse en ralentissant un gros semi-remorque curieusement stationné avant l’entrée du parc d’entreprises et regardant dans le rétroviseur, je vois que le chauffeur me fait signe. Je ralentis et m’arrête devant. Il descend une liasse de papiers à la main. Il ne parle pas : ne connaît ni français ni anglais. Me montre un plan sorti d’une imprimante avec un trajet repassé au feutre entre le village voisin et le port. Les autres papiers sont en caractères cyrilliques et j’ai bien du mal à y trouver une adresse dans notre écriture : une société de transport de palettes, Z.I. des Dunes.

On décide de le guider. Me rends d’abord compte que je dois penser camion : il ne peut pas passer partout. Ensuite je réalise que je dois rouler à sa vitesse : il est loin de rivaliser avec la plupart des monstres qui se précipitent sur la rocade. Arrivés à destination de l’autre côté de la ville, on s’arrête et je pense qu’il va falloir chercher le bon numéro, mais il a ressorti ses papiers, plutôt consterné et me dit "firma !". Je les lui prends et découvre qu’à l’endroit où il mettait le pouce se trouve une autre adresse locale, en fait l’adresse de livraison, en fait le village d'où l'on vient. Il n’y a plus qu’à revenir au point de départ et trouver le hangar de stockage où il doit en fait se rendre. A l’entrée du village je lui propose, par signes, de monter dans la voiture pour chercher l’adresse et il m’a alors montré sa plaque d’immatriculation avec 'UA' et dit, je crois, qu’il était ukrainien. Nous n'étions pas loin de la bonne destination et quand je l’ai enfin ramené à son camion, il m’a, comme on dit, chaleureusement serré la main. Je suppose que je l’avais aidé, même en me trompant d’abord.

Regagnant enfin la maison, nous voyons une voiture tout juste stationnée devant. Deux femmes en descendent et en sortent de ces sacs à roulettes qui servent à faire les courses. L’une d’elle a déjà préparé le gros paquet de publicités qu’elle s’apprête à déposer chez nous et je me propose de les lui prendre, lui évitant ainsi d’avoir à traverser la rue. Merci, bonne journée.

J’ai horreur des publicités. Elles ne sont plus légitimes et ont tout envahi : rues, routes, radio, télévision, magazines, Internet, intimité et boîtes aux lettres. Est-ce que je peux en vouloir aux esclaves ? Est-ce que je peux les en accuser et ne plus leur parler ?

Devinez l'avenir!


• On restaure le haut qui n’a pas été entretenu, mais pas détérioré non plus, puis on reconstitue le bas dans le même style ou dans un style actuel le prenant en compte. On rénove l’intérieur pour y développer une activité urbaine et humaine durable autre que celles déjà suffisamment représentées dans le centre ville : coiffure, assurances, agence immobilière, tatouage, optique, photographie rapide, pizzas, etc.
• On garde le haut tel quel puis on repeint le bas, ou bien on en change l’apparence au meilleur prix pour tirer le profit maximum d’un espace commercial éphémère, téléphones portables ou autre. Quand on a fait son beurre on laisse tout tel quel et on s’en va.
• On démolit tout, y compris le voisinage. On conçoit un grand truc autoritairement ou consensuellement moderne et moral puis on le pose là. Pour ce qui est du patrimoine, à quoi bon faire des frais pour des restes minables, une messe annuelle coûte moins cher. A quoi bon travailler ici ?

Moi je dis bonjour

Moi je dis bonjour. Moi je n’ai aucun problème, avec les élèves. Moi tu sais pas ce que j’ai trouvé. Moi je moi je. Moi je sais pas. Jamais su.
Dans le train moi je choisis quand je peux une des places des banquettes vis-à-vis. Casanier claustrophobe, est-ce d’être né à la campagne, besoin d’espace et d’ouverture qui ailleurs me rapprochera des portes et des fenêtres. Quitte ici à courir le risque que quelqu’un d’autre s’assoie là aussi : désir et crainte toujours mêlés. Plaisir parfois de ne pas se sentir repoussant. Hasards du voyage local. Étudiante chinoise ayant commencé à parler je ne sais plus comment. Jeune fille s’assurant qu’elle arrive bien à la gare voulue. Jeune homme d’aujourd’hui me demandant poliment si la place est libre, puis journaux gratuits et écouteurs aux oreilles, aussi actif que moi, chacun à sa façon. Mormon me demandant en anglais si je suis belge. Je reconstruis un peu, pour la forme.
Ce matin donc, moi assis là côté fenêtre et le train redémarrant de Saint-Omer ou Hazebrouck, un passager corpulent, qui doit avoir dans les trente ou quarante ans, s’assoit en face côté couloir. Il me dit bonjour et je lui fais sans doute une réponse inaudible, inutilement accompagnée d’un sourire non moins imperceptible, puis me replonge dans mon quant-à-moi pour ensuite relever la tête. Alors que je considère le visage barbu et rond du voyageur, me demandant si ce n’est pas quelqu’un que je j’ai côtoyé il y a quelques années, il me redit bonjour, et au moment où je lui réponds plus haut, il explicite aussitôt : Moi je dis bonjour !
Comme si un rideau tombait, je me retranche et me retrouve plongé dans le passé, ce temps des fautes et des menaces, des châtiments et des accusations. Toujours là, simplement atténué par le calque du présent, relégué au second plan par la politique personnelle, par les angles arrondis du progrès forcé.
Depuis l’enfance, la rencontre inopinée de personnes connues m’a parfois posé problème : impossible parfois de simplement leur dire bonjour. Cela tient à un sentiment refoulé, diraient les psychologues. Infériorité, culpabilité, agressivité, haine, jalousie, peur ou colère, allez savoir. Le fait est là. Réapparaît à l’occasion. Tellement manifeste et spontané que pratiquement irrattrapable. Il y a bien l’excuse de n’avoir pas reconnu, et si on est le premier à savoir le mensonge, on peut aussi être le seul : ça peut servir. Inversement, l’impossibilité de se reprendre aboutit à des situations stupidement bloquées ou aggravées de fait. Quelques affaires sont encore en cours.
Pour ce qui est des inconnus, la relation n’a guère été meilleure. Une sorte d’enfermement sécuritaire a été le cadre dans lequel j’ai été élevé, et quelque chose en moi ne s’y est pas opposé. Ajoutons-y l’intégration ancienne du principe selon lequel le bon élève ne parlait pas : on n’obtient rien d’intéressant. Enfant, les vraies fêtes ont souvent été des occasions où des personnes étrangères avaient été admises dans l’enceinte familiale, ou plus rares les sorties ayant permis d’en rencontrer. Plus tard, certains contacts banals avec autrui ont parfois abouti à des malentendus parce que vécus comme extraordinaires.
Maintenant, il se trouve qu’une sorte de résignation et d’abandon des enjeux imaginaires produit la plupart du temps la condition nécessaire au dialogue quotidien, en fait une sorte de distance qui permet de rencontrer l’autre sans trop souffrir. Je ne dirai pas que je suis guéri mais que j’ai (si je n’avais pas horreur de cette expression culturelle, je dirais : quelque part) tant soit peu renoncé, et que bon gré mal gré, je joue de plus en plus souvent le personnage attendu, à qui on sourit et qui répond. Je me demande pourquoi j’ai si longtemps vécu muré.
Je ne dis pas que je suis devenu extraverti, loin de là, mais disponible à l’occasion. Dans ce train, mon attitude n’était pas différente de celle de la plupart des gens et la réponse en titre m’a pris au dépourvu, enclenchant des interrogations automatiques qui m’ont malgré tout perturbé. J’ai sorti de quoi lire, puis du travail écrit, sans pouvoir toutefois réintégrer le flux du temps sans importance. Lille approchait et le cauchemar aurait été : Au revoir ! Moi je dis au revoir !
En attendant, j’ai regardé comme d’habitude par la fenêtre : le paysage est un journal. Toujours pareil, toujours renouvelé. Champs et maisons à nouveau visibles au sortir de l’hiver. Chantiers de la grande agglomération. Arrivée dans un instant...
- On se demande pourquoi ils ajoutent d’autres blocs !
- La ville n’aime pas les trous, il faut boucher tous les espaces…
- Bonne journée !
- Bonne journée à vous aussi !

Arrangement du jour













carte postale,

découpe &
coupures,
effets numériques

Philip K. Dick : Publicité


Vous êtes sujet aux odeurs de transpiration?
Ubik déodorant, spray ou stick,
vous évitera tout inconvénient,
et grâce à lui dorénavant
vous n'aurez plus peur d'aller en société.
Sans danger si l'on se conforme au mode d'emploi
dans un programme rigoureux
d'hygiène corporelle.
(en exergue au chapitre 10 de Ubik,
J'ai lu 1975 p. 146,
traduction d'Alain Dorémieux)

Le texte original date de 1969. Question: si la deuxième phrase nous est familière, cela prouve-t-il que les auteurs de science-fiction sont-ils visionnaires ou bien est-ce que les communicants retardataires nous ont coincés dans un monde figé?

Terminus?











Envoi de DoDo
Signe de piste

Tu te retrouves ici

Tu te retrouves ici comme si tu avais depuis longtemps déjà marché sur l'eau et que tu n'avais pas prévu que ton ponton de bric et de broc te mènerait au large et qu'il ne te serait pas possible de faire machine arrière, et quand bien même tes épaves montées en épingle, quand bien même tes étalages de brocante finissante se désolidariseraient… Tu voulais dire cesseraient de coller ensemble, de participer par la magie d'on ne sait quel liant à la solidité homogène et étanche d'une hypothétique construction portuaire, voire au lancement d'une barque battant pavillon consacrant enfin ta libération : là n'est pas la question. N'attends rien d'un nouveau naufrage. Les choses sont là et te regardent.