In The Garage


L’héritage de mes parents avait aidé à le faire construire, et c’était un peu comme si je rapportais ici un peu des biens familiaux vendus, si ce n’était pas faire ce qu’on n’avait jamais réussi à matérialiser là-bas.
Le local attenant à l'emplacement voiture devait me permettre de dégager la maison de tous les bouquins amassés au cours de mes pérégrinations. Mais comme je faisais visiter le bâtiment tout juste fini à Xavier et Michel un vendredi soir après la gravure ils y ont vu un atelier idéal et Xavier a trouvé qu’il fallait au moins y faire une exposition avant de l’occuper.
A condition qu’ils m’accompagnent dans l’organisation, je me suis laissé dire. J’ai invité à exposer des gens de trois horizons : Guy Ferdinande et ses amis de la région lilloise, ceux de l’atelier de Gravelines et des élèves des cours de dessin de l’École d’Art de Calais.

L’exposition IN THE GARAGE eut lieu les 26 & 27 mai 2001. Y participèrent :

Agnès CARRON, Cap'tain NICO, Christine DAUBELCOURT, Guy FERDINANDE, Jannick GODON-WARNAULT, Jean-Jacques DE RETTE, Jean-Louis REULET, Jean-Noël POTTE, Joséphine DOMINAULT, Karine BRACQ, Margrit DELCROIX-GOBBI, Marie-José VASSEUR, Mathilde BOMMEL, Michel BUTSTRAEN, Nadège FAGOO, Nicole LOUCHAERT, Philip ALSICAN, Philippe LEMAIRE et Xavier HENNICAUX.

Ce fut pour moi un événement unique et l’exposition personnelle que j’ai pu faire par la suite et ailleurs ne m’a pas apporté la même satisfaction que cette expérience modeste mais collective. Je ne dis pas événement pour signifier important mais pour exprimer le sentiment de quelque chose qui arrivait un peu tout seul et en supplément à ce que chacun avait apporté de soi. On se sentait légers.

Ci-dessous : invitation à exposer et invitation à l’exposition.

(roll over)



Parade dominicale

(Morceau en tu)

Quatre heures ou cinq, semaine ou dimanche tu te lèves comme tu en as pris l’habitude à courir les braderies et brocantes. Des années durant tu y as acheté des livres d’occasion et voyant que tu pouvais en revendre dans les salons et autres bourses aux collections tu as rêvé tout haut que tu allais t’installer bouquiniste pour fuir le métier qui t’était tombé dessus comme un boulet quand tu étais adolescent. Même pas eu le courage : peut-être - mais au fur et à mesure que tu avançais tu te rendais compte que ton stock ne t’aurait pas permis de vivre, et d’autant moins que tu avais souvent acheté par plaisir sans prendre en compte le marché réel.
Ce que tu y as gagné est d’un autre ordre. Toi qui ne bougeais guère, tu t’es mis à sortir, à parler un peu et à rencontrer des gens, à vivre un peu leur vie. Le plaisir d’avoir fait cent kilomètres et de s’entendre interpeller par ceux qu’on connaît. Le plaisir d’en voir qu’on ne connaît pas et de comprendre rien qu’à les voir ce qu’ils sont en train de faire. L’excitation du départ, de l’installation, la chasse aux trésors, les découvertes, les déceptions. La marche au petit matin. Une vie parallèle.
Lundi dernier lundi de Pâques, tu y es encore allé, l’addiction encore mais si peu, le plaisir au contraire de goûter du dehors. Le jour n’est pas levé que les rues s’animent déjà et cette animation n’a rien à voir avec la circulation habituelle. Elles se remplissent peu à peu mais inexorablement d’une foule étonnamment décidée. Tout le monde trouve à se caser. La police n’intervient que pour faire respecter le passage des pompiers. Les évangélistes exposent la bonne parole dans l’indifférence générale, y compris celle de la population que tu supposes musulmane. Il y a des villes où tu n’étais souvent allé qu’à ces occasions-là et lorsqu’il t’est arrivé d’y retourner en temps normal tu ne les reconnaissais pas, soit moins vivantes, soit trop bruyantes et arrogantes.

Mais pour diverses raisons, la fatigue, la raréfaction des objets qui avaient un sens pour toi, et malgré tout une sorte de manque qui t’accompagnait, tu as quand même décroché. Quand tu te réveilles à quatre heures du matin et que tu n’as plus envie de dormir, tu considères un vide, un vide que tu avais sans doute ainsi bouché.

Ce matin c’était clair : après le black-out des derniers jours, tu allais trouver ou retrouver une image à poster puis récrire un message. Mais tu savais la réalité.
Chez toi, le plein. Du pain sur la planche. Tous ces livres et vieux papiers, toutes ces choses promises par toi à un bel avenir, les voilà pour l’instant rassemblées quasiment en vrac, les noyaux d’ordre éphémères enfouis sous plusieurs couches de sédiments. Livres à lire, livres à revendre, collections, matériaux réservés aux assemblages problématiquement futurs, tout s’emmêle et rejoint dans le même magma tes productions personnelles épisodiques, gravures au rebut et écrits en panne. Comment y retrouver quelque chose ?
Tu as passé un bon moment dans ton local. La participation aux portes ouvertes d’octobre dernier t’avait permis un premier défrichage mais tu n’as fait que repousser le tas derrière tes cimaises de kraft. C’est vrai que tu n’as toujours rien fait d’autre que de t’abandonner au désordre pour une fois au bout du vertige te reprendre tant bien que mal. La peur : jusqu’où la tenter ? Tu as rouvert les boîtes de photos prises par toi depuis plus de vingt ans et les fantômes de ta vie t’ont sauté à la figure. Il est peut-être temps d’agir, de trier, d’ordonner, de cadrer ce qui peut l’être. Que tu te dis.
Tu avais trouvé un titre qui jouait sur le mot "chine", tu avais théorisé la nouvelle livraison : ni journal intime, ni vraiment écriture, simplement une interface à l’oeuvre entre passé et aujourd’hui comme entre les pièces de ton semblant pulvérisé. Abandonné le titre, tu racontes ta vie et mouds le vent à grand renfort de phrases trop longues. Tu devrais effacer mais tu ajoutes coincé : ce qui se montre et s’écrit ici, ce qui arrive ici n’est jamais qu’écran. Tu pries assis pour qu’y advienne le théâtre d’ombres de l’enfance perdue.














Photo trouvée

Exergue

"Tout m'avait toujours été ouvert, ma vie n'avait été que l'interminable série de mes erreurs au sujet de ma vie."
(Emmanuel Berl : Sylvia, Gallimard 1952 p.249)

De rien

Ou les petits plaisirs du courrier électronique.
Il y a quelques jours, j’ai fait des recherches sur le web pour trouver des crayons à dessin.
C’est vrai que j’aime bien chercher pour chercher, mais il y a aussi que la distribution commerciale qui s’impose, celle des gros et forts qui rachètent les petits, aboutit à une soi-disant diversification de l’offre, alors qu’en fait deux ou trois marques seulement, quand ce n’est pas une ou deux, sont représentées partout, qu’il s’agisse de yaourts, de crayons ou de papier. Cela ajouté aux contrats d’exclusivité qui lient les détaillants, il devient impossible de faire des comparaisons. Il y a un type de crayon que j’aime bien en ce moment, mais je ne le trouve que dans une seule marque et je voudrais pouvoir essayer le même type produit par des fabricants différents (je trouve qu’il est bien, mais aussi qu’il pourrait être mieux). Je sais que la logique dominante veut qu’il n’y ait plus à la fin qu’un seul fabricant, un seul distributeur et un seul ayant-droit de chaque marchandise ordinaire. On en vient à désirer que le prix du pétrole monte encore pour revenir un peu en arrière exploiter les ressources naturelles et humaines régionales, ce dernier mot pris au sens large.
Je m’éloigne du peu que je comptais écrire mais je crois que ça m’amuse de contredire le sens apparent du titre.
Le regroupement évoqué ci-dessus n’ayant pas encore abouti, j’ai découvert que des crayons qui risquent de m’intéresser ont eu une longue histoire en Europe centrale et sont encore fabriqués en République tchèque. Le site du fabricant se présentant non seulement en tchèque mais aussi en anglais je vois que leurs articles sont vendus dans plusieurs pays pour lesquels ils indiquent le distributeur, mais la France fait partie des « autres », auquel cas il faut s’adresser directement au producteur. J’envoie donc un e-mail pour savoir si un habitant du Nord-Pas-de-Calais peut se procurer leurs produits.
Le lendemain ou le surlendemain je passe en revue la liste des indésirables de ma boîte aux lettres. Entre autres filtres le spam américain m’a conduit à écarter les objets commençant par ‘re:’, mais je repêche de temps en temps de vrais courriers et en l’occurrence l’extension ‘.cz’ m’a fait le même plaisir que les timbres étrangers à un enfant collectionneur. C’était la réponse à ma demande d’information et on m’indiquait les coordonnées d’une société française distribuant leur marque. Message en anglais bien entendu, mais peut-être parce que je vois que la personne qui l’envoie porte un nom tchèque et un prénom français, « Marie », c’est en français que je fais ce que je fais toujours, à savoir dire « Merci » aux gens des administrations ou des sociétés qui prennent la peine de répondre à un message écrit, même si c’est plus facile que par courrier postal.
Peu après, retrouvant dans ma boîte un message avec ‘re:’ et ‘.cz’, ma première pensée est que j’ai dû faire une erreur de manipulation, mais non. J’ouvre et trouve :
« De rien ».
J’ai trouvé ça extraordinaire. Vous allez dire qu’il ne me faut pas grand-chose.

(J’ai envoyé un autre e-mail à la société française distributrice. Aucune réponse à ce jour. Mes craintes : soit elle n’existe plus, soit ce sont des gens qui téléphonent. J’ai horreur du téléphone.)

Diorama





Semaine passée

(Cycle express)
Mardi message, sans nouvelle à vrai dire, mais le vieux fou est remué. Celle au prénom de châtelaine l’a au moins entendu exprimer un souhait et l’histoire d’elle s’agrandit d’une page. Le chroniqueur se croit quelqu’un mais la semaine est à venir.
Mercredi le vent tourne. Le patient laisse entendre au médecin que ses souffrances sont désormais plus légères puis sort sans prendre garde. Au supermarché sent soudain qu’on le regarde. Reconnaît qui attend à la caisse cet ami qui le fixe comme avec étonnement sans répondre au signe de salutation que lui croit lui faire. Devra forcer pour obtenir un sourire gêné. Réalise que cela fait au moins dix ou vingt ans qu’il a lui de fait coupé les ponts, comme avec combien d’autres, pour quelles raisons intimes, sinon celle plus ou moins involontaire de reporter sur autrui ce qu’il pense qu’on lui a fait de mal, ou bien encore la honte de ce qu'il est, comptant sur un changement hautement improbable de sa façon d'être au monde pour rétablir un jour les relations rompues. Le mal fait lui fait mal.
Jeudi decrescendo. Le matin aux Attaques tri des livres arrivés. L’après-midi informatique, puis atelier modèle vivant, écourté pour vernissage inattendu, on y est invités. La statue de sable ne tiendra pas la route. Il avait soi-disant oublié avec quelle facilité il perdait la face à l’endroit du plaisir, à savoir ce soir-là l’entrée en communication avec une jeune femme à qui trouve du charme. Il avait aussi oublié avec quelle difficulté il évoluait dans ce genre de manifestation, combien il se sentait étranger à ce qui s’y passe, et d’autant plus qu’il se sent de moins en moins capable de produire lui-même un travail valable. La seule consolation une autre main un court instant posée sur son bras. A la sortie l’autre personne semblait le fuir, disant bonsoir sans même se retourner.
Vendredi après-midi unique demi-journée de solitude de la semaine, réservée au dernier des projets personnels : dessiner. Échec sur toute la ligne. Alors qu’en présence de vrais modèles il se sent animé, les photos l’arrêtent, le rétrogradent à un état antérieur, où la peur de rater la ressemblance le réduit à recourir au quadrillage, sans parvenir à rien pour autant. Le soir à Gravelines le passé n’est plus là, même plus d’illusions.
Samedi le palier. Trier des livres et jardiner sont antidépresseurs et Enfermés dehors fait rire à pleurer. Les démons attendent.
Dimanche leur fête. Un autre vernissage vient séparer le possédé du commun des humains. Plus rien ne le rattache aux images qu'il croyait aimer, ni aux gens qui sont là. La coupure dure, mais enfin tout en bas, après des heures de compulsion solitaire de l'enfer fantasmatique, le personnage rabaissé à terre par le dégoût de soi est bien forcé d’admettre que la machine vitale qu'il sent bon gré malgré se remettre en route n’a pas plus de sens moral que les icônes grotesques vocation au chaos. La grange aux vieux papiers lui sert de sas pour revenir au jour.
Lundi récrire (au moins en décider).

Expo

En ce premier week-end d’avril 2006

Jacques et Maryse Legrand Marie-Pierre et Jean Leleu
Jean-Noël Potte Daniel Renart et Annick Vanpeene
Montraient peintures sculptures et photographies
Dans la salle polyvalente de Landrethun-les-Ardres

Ils avaient été invités par Marc Dzalba-Lyndis
Le président de l’association Lieux Dits
Ils prirent dimanche midi un verre de vin à bulles
Avec élus amis et randonneurs du cœur et

Les fenêtres oblongues du local de fortune
Dispensaient aux choses une lumière égale
Les TGV passaient à leur horaire habituel
Le vent soufflait sans faire de courants d’air

Recto-Verso


Linogravure sur papiers divers : épave de Méthode Boscher,
Pages Jaunes et vieux registre privé.
Marque-page créé pour un projet collectif de
Alin Anseeuw (Editions Ecbolade) & Christian Limousin :
livres d'artistes et marques-pages, exposés à Avallon à l'automne 2004
L'image de fond provient du site Mayang's Free Textures