Écho anticipé

Avant-hier dans le train me ramenant de Lille j'arrive enfin aux dernières pages d'un livre* que j'aurais mis plusieurs mois à lire. Le semblant de suspense n'a finalement rien apporté de sensationnel mais le lecteur que je suis y trouve par hasard son compte. Lorsque le narrateur se rappelle encore une fois la mort de ses parents, à savoir cette fois où parti avec son frère à la recherche de sa sœur jumelle il la retrouve sur le lieu de l'accident. Elle leur dit, et un grand chêne en porte encore les cicatrices, que c'est là que ça s'est passé et il se pose la question que j'ai écrite ici il y a quelques semaines, comme légende à un collage : Que s'est-il passé?

Faute de mieux, j'en suis venu à attacher de l'importance à ce genre de rien, une phrase banale répétée dans la même langue. Mais aussi assortie de conditions similaires plus ou moins formulées : un dénouement et un solstice, la fin d'un cycle encore une fois repris et les évocations ici et là, de la mort et de l'être, de la naissance et de l'incapacité à vivre, à la fois attiré et tenu en suspens par cet hameçon interrogatif. Si j'osais être franc quand on me demande comment je vais, je devrais moi aussi avouer que je ne vois rien d'autre à dire : Que s'est-il passé?



*Le roman de Marcel Möring Het grote verlangen, a été traduit du néerlandais par Marie Hooghe et publié aux Éditions Flammarion sous le titre Le Grand désir en 1997.

La fin du travail?

Collage : photo de propagande économique et publicité - anciennes.
Envoyé comme carte postale en réponse à une contribution à mon projet Silence.

Histoires de machines

C'est ainsi que s'intitule l'un des volumes de la Grande anthologie de la science-fiction parue au "Livre de Poche" en 1976. On y découvre entre autres une nouvelle ainsi présentée par les éditeurs (Gérard Klein, Jacques Goimard et Demètre Ioakimidis):

"Les experts prévoient que vers 1990 les premières consoles informatiques feront leur apparition dans les foyers. A partir d'un tel "terminal" - doté d'un clavier comparable à celui d'une machine à écrire - il sera possible de gérer son compte en banque, de savoir quel temps il fera le lendemain ou le mois suivant et surtout d'interroger des mémoires centrales : plus besoin de dictionnaires, d'encyclopédies, ni même de livres de cuisine."

Sans doute ces prévisions doivent-elle être corrigées, ainsi sur le plan du vocabulaire : exit les consoles ou le terminal, ou de la concrétisation, encore que le pluriel "mémoires centrales" autorisait une certaine dispersion. De même le texte de Murray Leinster, dont voici un extrait :

"Je travaille pour la compagnie des logics. Mon boulot consiste à réparer les logics et en toute modestie, je dois dire que je me débrouille pas mal. Avant, je réparais des téléviseurs. Jusqu'au jour où Carson a inventé ce circuit tarabiscoté qui choisit à volonté x millions d'autres circuits – en théorie, il n'y a pas de limite. D'abord, ils l'ont utilisé comme calculatrice, puis ils l'ont accolé à un système intégrateur plus banque mémorielle et, quand ils y ont ajouté un écran, ils ont découvert qu'ils avaient fabriqué un logic. Ça les a un peu surpris, mais ils étaient contents. Ils en sont toujours à se demander tout ce que ces logics peuvent faire mais, en attendant, tout le monde en a un chez soi.

Vous voyez le tableau. Vous avez un logic chez vous. Ça ressemble à un poste de télévision, sauf que qu'il y a un clavier au lieu de boutons; vous y tapez tout ce que vous voulez obtenir. Il est relié à la banque mémorielle, qui a un circuit de Carson tout équipé de relais. Mettons que vous tapiez « Station SNAFU » - les relais de la banque se commutent et le programme que la SNAFU diffuse apparaît sur votre écran. Ou bien vous tapez : « Le téléphone de Sally Hancock », et vous vous trouvez relié, son et image, avec le logic de Sally Hancock. Et si vous demandez la météo, ou qui a gagné le tiercé aujourd'hui, ou qui était sous-secrétaire d'État pendant l'administration Garfield, vous l'aurez aussi sur l'écran. A cause des relais de la banque mémorielle. La banque, c'est un grand bâtiment qui contient tous les faits de la création et des enregistrements de toutes les émissions jamais réalisées – et elle est reliée à toutes les autres banques mémorielles du pays – et tout ce que vous voulez voir, savoir ou entendre, vous tapez et ça vient."


Wikipédia souligne à juste titre que l'auteur américain fut ainsi un des premiers à avoir décrit un ordinateur. Aussi bien dans son aspect que dans ses fonctions : Internet avant la lettre. Mais si l'introduction des éditeurs de 1976 était encore de l'anticipation, plus étonnante encore est la date de publication du texte original qui a été traduit pour les Éditions Opta en 1972 : A logic named Joe, © Street and Smith publications, Inc. 1946!

Ce qui ne doit pas empêcher de lire la nouvelle : les logics ont quelque chose en plus.